Sainte Agnès était si jolie…

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Les lourds bro­de­quins des légion­naires sonnent sur les dalles des rues. A la porte de la mai­son, des coups vio­lents. Le jour se lève à peine sur Rome. « Ouvrez ! » Les sol­dats entrent, mena­çants, glaive en main, prêts à frap­per qui leur résis­te­rait. Mais ceux qu’on vient arrê­ter ne résistent nul­le­ment. D’avance, ils ont accep­té le sort qui les attend ; d’avance ils ont don­né leur vie au Christ.

Ils ne le renie­ront pas. Emme­nés devant un magis­trat de l’Empire, ils lui tien­dront tête sans trem­bler. On enten­dra à peu près ce dialogue :

récit du martyre de chrétiens jetés aux lions— Es-​tu chrétien ?

— Oui, je le suis.

— Acceptes-​tu d’offrir un sacri­fice aux dieux de Rome ?

— Je ne puis pas.

— Si tu refuses, tu mourras.

— Je refuse.

Ce dia­logue, c’est par dizaines, par cen­taines qu’il s’est répé­té. Innom­brables ont été les hommes, les femmes, les enfants, qui, en face des auto­ri­tés impé­riales, ont pro­cla­mé fiè­re­ment leur foi dans le Christ Jésus et pré­fé­ré mou­rir plu­tôt que de le tra­hir. C’est sans doute le cha­pitre le plus admi­rable de toute l’histoire de l’Église que celui que com­posent ces « Pas­sions », ces récits sublimes du sacri­fice accep­té, dési­ré, par des géné­ra­tions de chré­tiens, et nos ancêtres au Moyen Age, dans les pages de la Légende dorée, ont par­ti­cu­liè­re­ment aimé à entendre celles où cet héroïsme était glo­ri­fié. Les mar­tyrs ne sont-​ce pas les témoins du Christ ? —en grec, mar­tyr veut dire témoin. Ne sont-​ce pas les preuves vivantes que, pour des chré­tiens, la fidé­li­té aux pro­messes du bap­tême est plus impor­tante que l’existence même ? De siècle en siècle on cite­ra leurs noms, on répé­te­ra leur his­toire, on les invo­que­ra comme des inter­ces­seurs auprès de Dieu.

Dans cette troupe glo­rieuse, ce n’est pas une des moindres causes d’admiration que de voir figu­rer de nom­breux enfants. Aus­si cou­ra­geux que les grandes per­sonnes, ils ont, comme leurs parents, fait preuve d’un héroïsme sans fis­sure en face des pires sup­plices. Et quels sup­plices ! Car, aux mar­tyrs chré­tiens, les Romains païens ont réser­vé des tor­tures à peine croyables. Vous représentez-​vous ce que devait éprou­ver un gar­çon ou une fille de treize ou qua­torze ans, à se sen­tir atta­ché à un poteau, enduit de poix et de résine, quand appro­chait la torche du bour­reau qui allait l’allumer vivant ? Ou quand, sur le sable d’un amphi­théâtre, le jeune mar­tyr regar­dait sor­tir des grilles brus­que­ment ouvertes une troupe de lions, de léo­pards ou d’ours qui se diri­geaient vers lui, affreu­se­ment affa­més ? Que ces petits chré­tiens, en dépit de l’horreur de cette situa­tion, aient eu l’énergie de demeu­rer fidèles, voi­là ce qui paraît éter­nel­le­ment admi­rable. Et sans aucun doute faut-​il que le Christ lui-​même ait, au moment de leur sup­plice, vou­lu leur don­ner de sa force, qu’il ait été invi­si­ble­ment pré­sent pour les aider, les assister…

* * *

Sainte Agnès est une de ces petites mar­tyres enfants dont on aime à répé­ter la ravis­sante his­toire. Elle avait treize ans. Elle était mer­veilleu­se­ment jolie, et plus même que jolie ; car la flamme douce de ses yeux, la per­fec­tion de son visage, l’élégance natu­relle de son corps se com­plé­taient d’un charme angé­lique, d’une trans­pa­rence d’âme qui la ren­daient unique par­mi toutes ses com­pagnes. Son nom signi­fiait : « la très pure » et elle le méri­tait parfaitement.

Ses parents, étant de bonne noblesse et fort riches, lui firent don­ner une édu­ca­tion digne de son rang, et elle se fit remar­quer, dès son plus jeune âge, par l’aisance avec laquelle elle com­pre­nait et appre­nait tout. Mais, bien plus que les connais­sances qu’on trouve dans les livres, ce qu’elle vou­lait par-​dessus tout acqué­rir, c’étaient les ver­tus qui font les saints. Très sou­vent, elle s’absorbait, des heures durant, dans sa prière, elle demeu­rait plon­gée en une contem­pla­tion pro­fonde, — ce qu’on nomme une extase,— où rien d’autre n’existait pour elle que son amour pour le Christ. Et, bien sou­vent, durant ces moments extra­or­di­naires où sa jeune âme sem­blait quit­ter la terre et s’envoler droit au ciel, elle avait eu la cer­ti­tude que Jésus lui-​même était venu à elle, lui avait par­lé, lui avait fait la pro­messe de l’accepter par­mi ceux et celles qu’il s’est choi­sis, et que son amour répon­dait à l’amour qu’elle, la petite Agnès, lui avait si tota­le­ment donné.

Coloriage de Saint Agnès protégé par l'angeOr, sur le che­min par où elle reve­nait de l’école, chaque jour, un ado­les­cent la ren­con­trait. C’était un jeune païen, le fils du gou­ver­neur de Rome, un beau gar­çon de dix-​huit ou vingt ans, plein de force et d’ardeur. Agnès parais­sait très au-​dessus de son âge, et elle était si fière, si jolie, que le gar­çon en devint amou­reux. Un jour donc, il se pré­sen­ta à la demeure de ses parents et pria Agnès de l’accepter pour mari.

Moment dif­fi­cile ! Répondre non au fils d’un si puis­sant per­son­nage eût été bien dan­ge­reux. Dire qu’elle ne vou­lait pas épou­ser un païen, c’eût été se dénon­cer soi-​même comme chré­tienne, c’est-à-dire se livrer aux bêtes fauves, elle et ses parents. Très habi­le­ment, elle répon­dit au gar­çon qu’il arri­vait trop tard, qu’elle en aimait un autre, et qu’elle avait juré de n’épouser que celui-​là. Fort déçu, il s’en alla.

Mais bien­tôt il revint à la charge et van­ta à Agnès toutes les magni­fiques richesses qu’il met­tait à sa dis­po­si­tion si elle accep­tait de deve­nir sa femme : plu­sieurs palais, des terres immenses, des esclaves par mil­liers, des bijoux, des tré­sors. Mais elle, en sou­riant, répon­dait : « Celui que j’aime est encore bien plus riche ! Il pos­sède la terre entière ; comme ser­vi­teurs il a tous les hommes qu’il lui plaît d’avoir ; ses palais se dres­se­ront bien­tôt dans toutes les villes du monde ; et les tré­sors, les bijoux qu’il me donne sont si rares que nul ne peut les voler ! » Et le gar­çon fut encore plus surpris.

Mais il s’obstinait à vou­loir Agnès pour femme. Et sa décep­tion deve­nant fureur, un jour qu’il la ren­con­tra dans un jar­din désert, il se jeta sur la jeune fille comme une brute. Mais l’ange qui veillait très spé­cia­le­ment sur elle inter­vint, invi­sible, et du coup, le violent tom­ba sur le sol, raide mort. En le voyant ain­si inani­mé, Agnès eut pitié de lui ; en bonne chré­tienne, elle ne lui en vou­lait pas de sa conduite. Elle adres­sa au Christ une fer­vente prière, et à la minute même, le gar­çon se releva…

Geste de pitié, de cha­ri­té : hélas, on ne devait pas en tenir recon­nais­sance à la douce fillette chré­tienne ! Le bruit cou­rut bien vite que c’était par le nom du Christ qu’Agnès avait res­sus­ci­té son agres­seur. Et le gou­ver­neur ordon­na de la faire arrêter.

Histoire de la légende doré de Sainte Agnès, martyrs
Un ter­rible lion qui l’accompagnait comme un gros chien.

 * * *

Quand on vint la sai­sir dans la mai­son pater­nelle, Agnès, comme bien sou­vent, priait, et à l’instant même où les gardes frap­paient au seuil, elle crut entendre les portes du Para­dis s’ouvrir, grandes, pour l’accueillir. Et son cou­rage en fut encore décu­plé. Elle sui­vit, sans faire la moindre résis­tance, les lic­teurs qui l’emmenèrent devant le magis­trat char­gé de juger les chrétiens.

— Pour­quoi n’est-elle pas enchaî­née, selon la loi ? s’écria celui-​ci avec colère.

— Ce n’était pas néces­saire, répon­dit le cen­tu­rion qui com­man­dait les gardes. Elle est venue sans aucune contrainte, et puis, elle est si jeune !

— La loi est la loi, répli­qua le magis­trat. Mettez-​lui les menottes ! Car je vois bien qu’elle est aus­si retorse, aus­si obs­ti­née que tous les autres chrétiens !

Un sol­dat pas­sa alors les menottes d’acier aux poi­gnets de la petite fille. Mais elle sou­rit, secoua les mains, et les fers tom­bèrent d’eux-mêmes. Y avait-​il besoin d’un inter­ro­ga­toire ? Est-​ce que tout cela ne prou­vait pas qu’on avait affaire à une magi­cienne, à une de ces dan­ge­reuses chré­tiennes dont on racon­tait que, par leurs sor­ti­lèges, elles pou­vaient, à volon­té, tuer des vivants et res­sus­ci­ter des morts ! Eh bien, puisqu’on la nom­mait « la très pure», on ver­rait bien !

Et le magis­trat ordon­na de jeter Agnès dans une affreuse taverne, une sorte de bras­se­rie mal famée où fré­quen­taient les esclaves, les sol­dats, les gla­dia­teurs, où les hommes ivres ne par­laient que de choses affreuses, où la mau­vaise conduite était géné­rale. Mais, au moment où elle arri­vait en ce triste lieu, que vit-​on à côté d’elle ? Un lion ! Un ter­rible lion qui l’accompagnait comme un gros chien, la tête contre les mains de la fillette, mais rele­vant les babines et mon­trant ses crocs dès qu’un homme fai­sait mine de s’approcher d’elle… Si bien qu’un vaste cercle se fit autour d’Agnès, à bonne dis­tance, et qu’elle put, en toute tran­quilli­té, reprendre ses prières et chan­ter à la gloire de Dieu.

La colère du magis­trat gran­dit encore. Ne viendrait-​on pas à bout de cette sor­cière ? Il fit dres­ser un bûcher énorme sur une des places de Rome, et convo­qua une foule pour venir assis­ter à ce beau spec­tacle : la petite chré­tienne brû­lant vive ! Et des quan­ti­tés de badauds accou­rurent et il y en eut qui s’entassèrent aux fenêtres des mai­sons voi­sines. Les bour­reaux mirent le feu au bûcher. Mais… nou­veau miracle ! au lieu de dévo­rer la mar­tyre, les flammes se rabat­tirent vio­lem­ment, à droite et à gauche, comme si un vent violent les avait pous­sées ; elles vinrent tou­cher les pre­miers rangs des assis­tants dont les habits com­men­cèrent à gré­siller et qui s’enfuirent en panique. Immo­bile et calme au milieu de ce tapage, Agnès réci­tait ses Ave Maria.

Il fal­lait en finir ! Et le magis­trat ordon­na qu’elle eût la tête tran­chée. Évi­dem­ment, il eût été facile à la petite Sainte de deman­der au Christ un nou­veau miracle, et le glaive du bour­reau fût tom­bé de ses mains, ou bien le bour­reau lui-​même serait mort de sai­sis­se­ment. Mais elle avait désor­mais un seul désir : retrou­ver au ciel celui qu’elle aimait, Jésus, son seul mari. Sans le moindre trouble, elle se diri­gea vers le lieu choi­si pour son sup­plice. Elle s’agenouilla, leva les yeux au ciel et fit à voix haute une der­nière prière, puis elle incli­na la tête, de ses propres mains rele­va sa longue che­ve­lure qui retom­ba, par devant, jusqu’à terre, et ten­dit le cou au bour­reau. « Fais ton devoir, bour­reau ! Tu tardes trop ! » cria le magis­trat, furieux de ce calme, et l’on enten­dit la voix douce d’Agnès répé­ter : « Oui, bour­reau, fais ton devoir ! Tu tardes trop ! » Quelques secondes après, sa blanche robe de petite fille était colo­rée de rouge sombre et l’Église comp­tait une mar­tyre de plus.

Décapitation de Sainte Agnes

 * * *

Magni­fique his­toire, pleine de foi et de poé­sie… Mais elle fut com­plé­tée par d’autres inci­dents extrê­me­ment beaux eux aus­si. Agnès avait une com­pagne, nom­mée Eme­ran­tienne, qu’elle aimait ten­dre­ment, mais qu’elle n’avait pas encore réus­si à ame­ner au bap­tême. Elle était bien, déjà, caté­chu­mène, c’est-à-dire qu’elle étu­diait la reli­gion chré­tienne, mais elle ne s’était pas encore déci­dée à deman­der l’Eau Sainte. En appre­nant la mort de son amie, Eme­ran­tienne se pré­ci­pi­ta au cime­tière, un jour où il y avait beau­coup de monde ; elle s’écria qu’elle était elle aus­si chré­tienne et elle se mit à repro­cher aux païens de com­mettre des crimes aus­si affreux que de tor­tu­rer une si pure enfant. Alors, la foule, irri­tée, se sai­sit d’elle, la jeta à terre et la lapi­da, c’est-à-dire l’abattit à coups de pierres. Une nou­velle mar­tyre encore était née au ciel !

Martyrs de sainte Emerance ou EmerancienneAdmi­rez là la puis­sance de l’exemple ! Un écri­vain chré­tien de cette époque a dit cette phrase pro­fonde : « le sang des mar­tyrs fut la semence des chré­tiens… » En mou­rant avec cet héroïsme tran­quille, les mar­tyrs exal­tèrent la foi, le cou­rage, le désir de sacri­fice de leurs frères. Ils démon­trèrent aux païens que nulle force au monde ne vien­drait à bout de leur fer­me­té. Leur sang fut bien comme le grain qui, mis en terre, porte des mois­sons dix fois plus grandes : à mesure même que l’Empire romain mul­ti­pliait les per­sé­cu­tions, le nombre des chré­tiens aug­men­tait et bien­tôt il devien­dra si consi­dé­rable qu’il ne sera plus pos­sible de les tuer tous…

Sur le tom­beau des mar­tyrs, les fidèles vinrent prier, en les implo­rant pour qu’ils inter­cèdent en leur faveur auprès de Dieu Tout-​Puissant. Un jour que les parents d’Agnès étaient à genoux devant la tombe de leur enfant, le ciel leur parut s’ouvrir ; une troupe magni­fique de jeunes filles s’avança vers eux, vêtues d’habits si beaux qu’on n’en avait jamais vu de sem­blables sur la terre, et, par­mi elles, Agnès se tenait, sou­riante, ayant à côté d’elle un petit agneau d’une blan­cheur mer­veilleuse, — sans doute en sou­ve­nir de la célèbre phrase de l’Évangile où le Christ a dit : « Je suis l’Agneau de Dieu. » Et c’est en mémoire de cette appa­ri­tion que, le jour de la fête de sainte Agnès, encore aujourd’hui, le Pape bénit deux petits agneaux par­fai­te­ment blancs, qui, ensuite, sont conduits dans un couvent, où les reli­gieux, avec leur laine, filent et tissent l’écharpe spé­ciale que portent les arche­vêques, le pallium.Pallium réalisé avec la laine des agneaux de Sainte Agnès

Une autre fois, Constance, une jeune prin­cesse, qui souf­frait gra­ve­ment de la ter­rible mala­die de la lèpre, vint sup­plier Agnès, sur son tom­beau, de lui faire rendre la san­té. La petite mar­tyre lui appa­rut et lui dit : « Cette mala­die est le châ­ti­ment de ta mau­vaise conduite. Quand tu ne com­met­tras plus de péchés, quand tu seras rede­ve­nue pure comme je l’ai été, tu seras gué­rie… » Constance com­prit la leçon : elle obéit et réfor­ma ses actions. Deve­nue excel­lente chré­tienne, elle ordon­na de fon­der une église qui fût consa­crée à sainte Agnès, à l’emplacement même où, à Rome, on en voit une encore, très ancienne et fort belle, qui porte ce nom.

Au siècle sui­vant, à Milan, un très grand arche­vêque, saint Ambroise, un des plus savants pen­seurs de l’Église en ce temps, vou­lant apprendre à ses fidèles com­bien la pure­té est chose belle, écri­vit avec ten­dresse l’histoire mer­veilleuse d’Agnès, la petite mar­tyre chré­tienne ; et c’est d’après ce qu’il en a rap­por­té, qu’à mon tour, je vous l’ai racontée.

 Histoire de Sainte Agnès et l'agneau

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Un commentaire

  1. PINCEMAILLE a dit :

    Grand mer­ci pour ce magni­fique récit :

    Sainte Agnès périt déca­pi­tée ! comme le mal­heu­reux Louis XVI assas­si­né il y a exac­te­ment 219 ans aujourd’hui !
    Mar­tyre du paga­nisme ! – Mar­tyr de la Franc-​Maçonnerie, c’est à dire éga­le­ment du paga­nisme le plus sectaire !
    Deman­dons à ces Saintes per­sonnes d’intercéder auprès de Dieu pour le salut de la France qui est encore plus cor­rom­pue que la Rome du Bas-Empire !

    21 janvier 2012
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