Mon plus beau Noël (Histoire vraie)

Auteur : Aurac, Georges d' | Ouvrage : 90 Histoires pour les catéchistes I, I. Les vertus théologales .

La charité

Anges aux cadeaux de Noel pour les petits enfantsIl est si loin ce sou­ve­nir qu’il me faut par­ler au­jourd’hui de l’enfant que j’étais alors comme d’un étran­ger… Mais si je fais le récit de ce véri­table « Conte de Noël » c’est que, je m’aperçois que je n’en ai jamais vécu de plus beau tout au long de ma vie !

* * *

« Petit Georges donc vient de se réveiller… C’est la nuit de Noël et ses parents sont à la Messe de Minuit. Quand ils ren­tre­ront, les sou­liers qui gar­nissent le de­vant de la che­mi­née seront sans doute pleins de mer­veilleuses choses. Le Bon Dieu ne pense-​t-​il pas à tous, petits et grands, en cette nuit bénie ?

Dans la chambre voi­sine grand-​mère, trop âgée pour sor­tir si tard, dort. Sou­dain, du rez-​de-​chaussée, par­vient un bruit léger de pas. « Je parie que c’est le Petit Jésus qui passe », se dit Georges… Une idée lui vient aus­si­tôt en tête : surpren­dre le céleste visi­teur !…

Sau­tant de son lit, pieds nus il des­cend l’escalier. À la der­nière marche il s’arrête et tend l’oreille : un pru­dent va-​et-​vient se pro­duit dans la cui­sine ! Jésus a trou­vé tout de suite le bon endroit, se dit Georges. C’est là en effet que toute la famille a dépo­sé ses chaus­sures ! Le bam­bin avance dans l’ombre. La porte de la cui­sine est fer­mée… Seule une faible lumière en sou­ligne un peu le seuil. « Tiens, songe le gar­çon­net, Jésus doit s’éclairer avec une bou­gie ! Il n’a pas dû trou­ver le bou­ton élec­trique ! »

Sur la pointe des pieds l’enfant approche de la porte, puis tourne dou­ce­ment la poi­gnée qui se met à grin­cer. Aus­sitôt la lumière dis­pa­raît ! Le Petit Jésus aurait-​il peur ? Il faut vite le ras­su­rer ! Georges achève donc d’ouvrir puis, d’un, petit doigt réso­lu, appuie sur le com­mu­ta­teur.

 Santon - Conte et récit de Noel - Le rodeurAus­si­tôt une vive clar­té inonde la cui­sine. Un homme est là, debout devant la che­mi­née ! Sa besace, dépo­sée sur la table, semble abon­dam­ment gar­nie… Il tient dans sa main gauche une grosse orange, de l’autre une su­perbe boîte de cho­co­lat qu’il vient d’enlever des sou­liers de Georges ! Le mys­té­rieux incon­nu est en effet un voleur !

Un enfant à Noel - Santon - Saint JosephL’enfant le regarde avec de grands yeux où se lit une immense décep­tion : « Alors, c’est pas toi le petit Jésus ? » demande-​t-​il d’une voix blanche. Devant tant de can­deur le vaga­bond est tout décon­te­nan­cé. C’est la pre­mière fois qu’un enfant le regarde sans avoir peur de lui ! Les traits déten­dus, Georges même lui sou­rit : « Ah ! je com­prends, mur­mure le gar­çon, tu es saint Jo­seph ! Le Petit Jésus ne serait pas malade, par hasard, qu’il t’ait envoyé à sa place ? Ça t’ennuie peut-​être que je te dérange ?… Oh ! la belle orange que tu allais me mettre. Et cette grosse boîte ? C’est du cho­co­lat, dis ? »

L’inconnu regarde tour à tour l’orange et la boîte qu’il n’a pas lâchées… On dirait qu’il les voit pour la pre­mière fois. « Et qu’est-ce que tu as appor­té pour papa et maman, bon saint Joseph ? » conti­nue le gar­çon.

Du coup l’homme sou­rit. Il est saint Joseph ! Ça, par exem­ple, ça sort de l’ordinaire. Et il entre dans le jeu. Facile d’ailleurs. Sa besace n’est-elle pas gar­nie de tout ce qu’il vient de voler ? Le vaga­bond remet l’orange et la boîte sur les petits sou­liers puis tire une pipe neuve et un paquet de tabac. « Oh ! Papa qui vou­lait tant une pipe ! » s’écrie l’enfant. C’est ensuite le tour d’un châle en belle laine. « Ça c’est pour maman, dit Georges. Tu es chic, tu sais ! Tu as pen­sé à tout ! Maman dési­rait tant une écharpe… Et papa a cas­sé, il y a trois jours, sa belle pipe de la fête des Pères ! »

Distribution de cadeaux de Noël à un petit garçon - Joyeux Noël !

Viennent ensuite un gros sau­cis­son qu’on devine truf­fé, une magni­fique dinde qui semble n’aspirer qu’à être mise au four. Quand l’inconnu a ter­mi­né sa dis­tri­bu­tion Georges lui prend sou­dain la main en un geste d’affection. Bizarre cette sen­sa­tion !… Cette main pote­lée, encore toute chaude de la tié­deur du lit d’où elle sort, lui rap­pelle d’autres « menottes », gla­cées celles-​là et dures comme des bra­ce­lets d’acier ! Et le bon­homme sent les larmes lui mon­ter aux yeux…

« Quand papa et maman ren­tre­ront, ajoute Georges, je leur dirai que je t’ai vu ! » Ces paroles rompent aus­si­tôt le charme. « Ah ! non, dit l’inconnu, pas de ça sur­tout ! » Et son visage se dur­cit car il a repris conscien­ce de la réa­li­té. Les parents vont ren­trer et il est temps de dis­pa­raître. « C’est peut-​être ton heure de par­tir ? de­mande Georges inquiet. Déjà ! Avant que tu t’en ailles je vou­drais t’embrasser, tu veux ? » C’est le coup de grâ­ce pour le pauvre dévoyé.

Aban­don­nant la lutte il se penche vers l’enfant et lui tend sa joue mal rasée. Quand, il sent les lèvres toutes pures du bam­bin sur son visage et le bras frêle qui encercle son cou comme un col­lier de ten­dresse, ‚de grosses larmes roulent sur sa rude face rava­gée de pro­fondes rides. Ah ! qu’il est doux cet ins­tant ! Comme il vou­drait à son tour le pro­longer lon­gue­ment ! « Tu piques un peu, tu sais, saint Joseph, dit Georges en sou­riant. — Je n’ai pas eu le temps de me raser, tu com­prends, répond l’homme bou­leversé. J’ai tel­le­ment de tra­vail ces jours-​ci ! »

D’ail­leurs dans la nuit de Noël on com­prend tout… Et Georges, s’il n’imaginait pas un saint Joseph aus­si mal rasé est tout de même enchan­té de l’avoir ren­con­tré ! Il trouve même qu’il a fort bien rem­pla­cé l’Enfant-Jésus…

« Main­te­nant va te recou­cher, lui dit l’homme en se déga­geant de sa douce étreinte. Il se fait tard et tes parents vont arri­ver. Eux ne doivent pas me voir ici ! » Et, après un der­nier regard jeté vers la che­mi­née main­te­nant bien gar­nie, le pauvre hère remet sa besace, toute plate, sur son épaule, ouvre la porte et dis­pa­raît dans la nuit…

Là-​bas, dans la petite église illu­mi­née, les cloches son­naient la fin de la Messe de Minuit ! »

* * *

Depuis ce jour de ma loin­taine enfance je n’ai rien su de cet incon­nu que ma can­deur naïve avait sou­dain chan­gé en géné­reux saint Joseph. J’imagine qu’il a dû par­fois, à cer­tains jours de détresse, pas­ser sa main sur cette joue où, la nuit de Noël, s’étaient posées les lèvres inno­centes d’un enfant. Ce bai­ser au moins il pou­vait l’emporter sans être un voleur.

Et aujourd’hui encore, après tant d’années écou­lées, s’il est encore de ce mon­de je le lui donne de tout cœur !

Georges d’Aurac.

Francesco RAIBOLINI dit FRANCIA - L'Adoration de l'Enfant. Détail. Bologne vers 1450 - 1517. Le Louvre, Paris
L’Adoration de l’Enfant. Fran­ces­co Rai­bo­lo­ni dit Fran­cia.
Détail. Bologne vers 1450 – 1517. Le Louvre, Paris

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