Les pommes du père Heurteau

| Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

T’as envie de pommes, Nanette ?

— Pour ça oui, Colas ; mais à pré­sent, des pommes, il n’y en a plus.

— Moi, je sais bien où il y en a… et de fameuses ! C’est dans le gre­nier du père Heur­teau, le voi­sin ; l’autre jour, Ernest, le com­mis, m’en a jeté une de la fenêtre, celle qui donne der­rière la mai­son. Et figure-​toi que ce matin une échelle est dres­sée contre le mur, juste au-​dessous de la fenêtre du gre­nier ! Nanette, tu vas venir avec moi. Tu feras le guet pen­dant que j’irai cher­cher des pommes pour nous deux. Et si l’on vient, tu crie­ras : Miaou. »

Tu ne voleras pas - 7e commandement - Grenier aux pommesUn peu inquiète, mais fière d’aider son frère, Nanette suit Colas.

Les voi­ci tous les deux au pied de l’échelle. Le gar­çon a vite fait l’escalade et il dis­pa­raît dans le trou noir de la fenêtre. Nanette trouve le temps long : sûre­ment, Colas doit goû­ter les pommes. Mais sou­dain un bruit de voix se fait entendre ; des pas se rap­prochent… On vient. « Miaou » crie Nanette, et vite elle court se cacher dans la cabane aux outils.

Le père Heur­teau appa­raît accom­pa­gné de Rivouet, le cou­vreur. Ils parlent du toit de l’étable qui est à répa­rer. Lorsqu’ils se sont éloi­gnés, Nanette, sor­tant de sa cachette, s’aperçoit avec hor­reur qu’ils ont empor­té l’échelle. Pour com­bien de temps ? Dieu seul le sait. Debout dans l’embrasure de la fenêtre, Colas mesure la dis­tance qui le sépare du sol… Il a beau être fort en gym­nas­tique, c’est vrai­ment trop haut pour se lan­cer. « Attends, dit-​il à Nanette, qui se lamente en bas, je vais voir si je ne peux pas sor­tir par un autre endroit. »

Colas fait le tour du gre­nier. Il est vaste et contient bien des choses : des cha­pe­lets d’oignons et d’échalotes sus­pen­dus aux poutres, des prunes séchées, des sacs de grains et, dans un coin obs­cur, la pro­vi­sion de hari­cots secs. Tiens, mais on dirait qu’ils sont trem­pés les sacs de hari­cots ; une grande tache d’humidité s’arrondit alen­tour. Colas lève la tête et aper­çoit du jour qui filtre par les tuiles dis­jointes. Bien sûr, la pluie passe par là. Il ne s’agit pas de cela, mais de s’en aller. Il y a bien une porte qui donne vers la ferme, mais elle est fer­mée à l’extérieur. Le seul moyen d’évasion, c’est la fenêtre. Colas y revient.

Et voi­là qu’en regar­dant autour de lui, il avise des cordes longues et solides, armées de cro­chets. Ce sont les cordes dont on se sert pour mon­ter ou des­cendre les sacs par la fenêtre. Eh bien, voi­là la sor­tie ! Colas fixe le cro­chet de l’une d’elles dans l’armature de la pou­lie et, hop ! il se laisse glis­ser jusqu’en bas.

Nanette, le cœur bat­tant le reçoit.

Colas a des pommes plein ses poches, elles sont déli­cieuses.

« On va en gar­der pour maman, dit Nanette.

— Non, répond Colas, elle vou­drait savoir d’où elles viennent. »

* * *

Au repas, ils n’ont faim ni l’un ni l’autre ; d’ailleurs, aujourd’hui encore, il est com­po­sé de pommes de terre.

« Maman, dit Colas, pour­quoi ne nous fais-​tu jamais plus de hari­cots ? C’est bon avec du lard !

— Des hari­cots ? répond maman, nous n’en avons plus, mon pauvre petit. »

Colas n’insiste pas. Depuis que papa a dû inter­rompre son tra­vail à la suite d’un acci­dent, il n’y a plus autant de bonnes choses qu’avant. Maman tra­vaille tant qu’elle peut, mais elle n’a pour l’aider qu’un com­mis de seize ans et, bien sûr, elle ne peut pas tout faire.

On frappe à la porte. C’est le père Heur­teau ; il tient un sac sous son bras. Mal à leur aise, Nanette et Colas baissent le nez dans leur assiette. Qu’est-ce qu’il vient faire ? Aurait-​il vu la corde res­tée accro­chée ?

Mais le père Heur­teau tend sim­ple­ment à maman le sac qu’il apporte.

« Voi­sine, dit-​il, je crois que vous n’avez plus de hari­cots ; moi j’ai dans mon gre­nier toute la récolte der­nière à laquelle je n’ai pas tou­ché ; il m’en reste encore un peu de l’année d’avant. Pre­nez votre part de ceux-​ci. »

Un bon sou­rire illu­mine le visage de maman. Nanette res­pire, mais sans se sen­tir sou­la­gée pour autant. Quant à Colas, un violent com­bat se livre dans son cœur. Il pense aux hari­cots du gre­nier, les hari­cots du coin sombre et mouillé. Si c’est sur ces hari­cots là que le père Heur­teau compte, il fera bien de les chan­ger d’endroit. Com­ment le lui faire savoir sans avouer ? Quelle raclée Colas rece­vra, si le voi­sin sait qu’il lui a pris des pommes !

Le père Heur­teau salue et sort. Subi­te­ment, Colas prend une réso­lu­tion. Vrai­ment, le père Heur­teau est un trop bon voi­sin, un trop brave homme… Il ne perd pas une occa­sion de prê­ter la main à la pauvre maman si seule, si débor­dée. Ce qu’il vient de faire encore tout de suite…

Colas court der­rière lui :

« Maître Heur­teau…

— Qu’est-ce que tu veux ? »

Colas est rouge comme une cerise.

« Il y a un trou dans le toit de votre gre­nier… il pleut sur vos hari­cots… alors ils vont être gâtés. »

Le père Heur­teau consi­dère l’enfant d’un œil sur­pris :

« Com­ment le sais-​tu ?

— Parce que… parce que… ce matin j’ai vu l’échelle… je suis mon­té prendre des pommes… Et puis vous avez empor­té l’échelle…, alors j’ai cher­ché par où m’échapper et j’ai vu qu’il y avait une mare sous les hari­cots et un trou au-​dessus…

— Et tu es par­ti par le trou ?

— Nnnon… »

Tan­dis que Colas, tête basse, achève de racon­ter ses méfaits, Nanette accourt. Elle a eu part aux pommes, il est juste qu’elle ait part aus­si à l’attrapade aux côtés de son frère.

Lorsque Colas a fini, un silence lourd de menace pèse entre eux.

« Regardez-​moi tous les deux. »

Crain­ti­ve­ment, les enfants lèvent les yeux. Le voi­sin les regarde gra­ve­ment :

« Savez-​vous, dit-​il, savez-​vous com­ment cela s’appelle aller prendre quelque chose chez quelqu’un sans per­mis­sion ? Cela s’appelle voler. Colas, vois-​tu, jamais je n’aurais cru cela de toi. Si ton père savait… »

Colas sent sa gorge se ser­rer ; il aurait cent fois mieux aimé une bonne paire de taloches que ce reproche-​là. Quant à Nanette, elle pleure tout ce qu’elle sait.

« Maître Heur­teau, dit Colas d’une voix entre­cou­pée, j’ai fait cela sans pen­ser. Je ne suis pas mal­hon­nête.

— Non, dit le père Heur­teau, dont la voix s’est adou­cie, tu n’es pas mal­hon­nête, la preuve c’est que tu m’as tout avoué, afin que mes hari­cots ne soient pas gâchés. Seule­ment, souviens-​toi que le jour où l’on cesse d’être un hon­nête homme tout entier, on a vite fait de ne plus être hon­nête du tout. Et main­te­nant, mes enfants, lorsque vous aurez envie de pommes, je ne vous les refu­se­rai pas, mais vous vien­drez les gagner. Elles ne vous en sem­ble­ront que meilleures…

— Et celles-​là, ajoute Nanette, on sera fier d’en don­ner à maman. »

Pas­cale.

 

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