Les étrennes de la concierge.

Auteur : Rougemont, Pierre | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Les fêtes civiles .

Jour de l’An

« M’dame Michu !

— Quoi ?

— Je vous la sou­haite bonne et heureuse ! »

Bonne et sainte année 2013 ! histoire d'un jeune garçonLa concierge se retourne, bour­rue comme tou­jours, et se trouve en face de Jean Lar­cher, douze ans, la taille bien prise dans son swea­ter de laine blanche, l’œil légè­re­ment coquin sous la che­ve­lure embrous­saillée, et qui la regarde en souriant.

« Bonne et heu­reuse… bonne et heu­reuse… C’est vite dit.

— Dame, vous savez, M’dame Michu, c’est tout ce que je peux vous offrir comme étrennes moi… J’ai pas d’sous.

— Je ne t’en demande pas non plus… Seule­ment, tu me dis que tu me sou­haites une bonne et heu­reuse année… alors, ça me fait pitié, quoi ! »

Et la vieille femme retourne à son four­neau, plus gro­gnon que jamais.

* * *

Si vous croyez que c’est ça qui va décou­ra­ger l’ami Jean, vous vous trom­pez. On est un Cœur Vaillant ou on ne l’est pas. Et lui, Jean, en est un, et un fameux !

« Ça va donc pas c’matin, M’dame Michu ?

— C’matin ?… c’matin ?… pas plus c’matin que les aut’matins, les aut’jours, et les aut’nuits… Com­ment veux-​tu que ça aille ?

— Pour­tant, un jour comme aujourd’hui…

— Ben quoi ? Qu’est-ce qu’il a ce jour-là ?

— Il a qu’il est le jour de l’an… que c’est un jour à man­da­rines et à crottes de cho­co­lat… un jour ousqu’on s’embrasse et où qu’il faut pas faire la tête.

— Pas faire la tête ?… Je vou­drais bien savoir celle que tu ferais, toi, si t’étais à ma place… Regarde-​moi un peu !

— J’vous regarde, M’dame Michu.

— Oui, et tu te dis que tu ne regardes qu’une vieille bête…

— Oh ! non… pas vieille… Enfin, j’veux dire que…

— En tout cas, tu vois la femme la plus mal­heu­reuse qui existe. »

Et la voi­là qui mène Jean devant la com­mode, au-​dessus de laquelle elle lui montre des photographies :

« Tu vois, là, c’est mon mari… Mort à la peine… s’est tué au tra­vail… Là, c’est mon gar­çon, mon petit Marc… il serait grand à pré­sent ; je l’ai per­du quand il avait ton âge une sale ménin­gite me l’a enle­vé ; il était comme toi : le même sou­rire, la même allure… Ah ! mon Dieu… Ici, sa petite sœur, morte à six ans… Tu entends ? à six ans… Si c’est pas une pitié !

— …

Récit d'un garçon qui comprend une vielle dame malheureuse— Et tout à l’heure, tu disais qu’aujourd’hui c’est un jour où on s’embrasse ?… J’voudrais bien savoir qui m’embrassera, moi, aujourd’hui ?… Autre­fois, oui, mes deux petits me sau­taient au cou ce jour-​là… Et Maman par-​ci, et Maman par-​là… Moi, je leur don­nais leurs petites étrennes… Et ils étaient heu­reux, fal­lait voir… Aujourd’hui, je vais être toute seule…

— Pauv’Mâme Michu !

— Ah ! j’comprends que tu sois heu­reux, toi… et que tu le guettes, le jour de l’an !

— Oh ! vous savez, chez nous, on n’est pas riche, et faut pas croire qu’on va me don­ner tant de choses.

— S’agit pas de choses… Mais tu vas câli­ner ton papa, ta maman, ton grand frère… Seule­ment, attends un peu : ça dure­ra peut-​être pas tou­jours. La mala­die peut venir, tu sais… Et puis, si tu lisais les jour­naux, tu ver­rais qu’on parle encore de guerre… Ton grand frère aurait l’âge, cette fois…

— Oh ! M’dame ! »

Jean s’est recu­lé d’un pas ; ses grands yeux clairs sont pleins de larmes. La concierge, un peu hon­teuse tout de même de ce qu’elle vient de dire, vou­drait se rat­tra­per… Elle a dit ça comme ça… C’sont des mots qu’on dit quand on a le cafard… des choses qui vous viennent brus­que­ment les jours où on a trop de peine…

« Tu vois, t’aurais mieux fait de pas venir… Le bon­heur des autres, vlà que ça me rend méchante à c’t’heure. »

* * *

Jean regarde tou­jours la mère Michu… Faut-​il qu’elle en ait de la peine, tout de même, cette pauvre vieille, pour dire des choses pareilles ! C’est vrai que ça va être bien dur aus­si de res­ter seule, toute la jour­née, au fond de sa loge, tan­dis qu’elle enten­dra au-​dessus de sa tête les allées et venues des autres familles qui seront tout à la joie.

« M’dame Michu, pour­quoi que vous ne par­lez jamais de ça au Bon Dieu ? »

La concierge hausse les épaules. Le Bon Dieu ? Il n’avait qu’à lui lais­ser ses enfants ; elle n’en deman­dait pas plus…

Jean com­prend que ce n’est pas le moment de dis­cu­ter… Fau­drait trou­ver autre chose…

« M’dame Michu ?

— Quoi ?

— Tout à l’heure, vous disiez… Enfin, c’est vrai que je res­semble à votre petit Marc qui est mort ? »

Voeux de bonheur - Vieille femme et garçonnetLa vieille femme fait oui de la tête.

« Alors, je vou­drais… mais je ne sais pas si ça vous plai­ra… je vou­drais vous embras­ser de sa part, comme il fai­sait autre­fois, au jour de l’an… Vous vou­lez bien ? »

Et, sans attendre la réponse, Jean s’est avan­cé et, levé sur la pointe des pieds, il blaisse le vieux front ridé…

Les boucles brunes du petit se mêlent aux vieilles mèches toutes grises.

« Voi­là, M’dame Michu, c’est de la part de Marc… Comme ça, vous ne pour­rez pas dire que per­sonne ne vous a embras­sée aujourd’hui. »

Et il s’est sau­vé bien vite, parce que les yeux lui piquaient drô­le­ment… Il a bien enten­du la concierge qui disait, d’une voix drôle, toute changée

« Mon petit Jean… mon petit Jean… »

…Mais il était déjà au deuxième étage.

* * *

Mais quelqu’un qui a été bien éton­né, trois jours plus tard, c’est Mon­sieur l’abbé, qui a reçu à son confes­sion­nal une vieille femme qui n’avait pas com­mu­nié depuis vingt ans et qui lui a deman­dé, en sor­tant, s’il connais­sait Jean Larcher.

« Mais oui, Madame. Il vient à mon patronage.

— Eh bien ! vous lui direz que je me suis confes­sée, et que je racon­te­rai dans l’avenir toutes mes peines au Bon Dieu… Ça lui fera plai­sir, à Jean.

— Mais, Madame… quel nom donnerai-je ?

— Vous lui direz que c’est de la part du petit Marc… Il comprendra. »

Pierre Rou­ge­mont.

Deux enfants se souhaitent la bonne année - Germaine Bourret

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