Le cierge de la chandeleur

Littérature jeunesse - chandeleur, cierge à l'égliseTou­te fris­son­nan­te, mal­gré sa cape de lai­ne noi­re dans laquel­le elle s’enveloppe étroi­te­ment, mère Yvon­ne se hâte de ren­trer, sur la falai­se, à l’abri dans sa mai­son. Elle a tenu à se ren­dre à l’office du matin, en ce jour de la fête des cier­ges, bien qu’à son lever elle ne se soit pas sen­tie très entrain. Grâ­ce à Dieu, voi­ci le toit fami­lial, bien abri­té du vent par la haie d’épines et de genêts. Avant de refer­mer la por­te der­riè­re elle, mère Yvon­ne jet­te un regard angois­sé vers la mer qui mou­ton­ne à l’infini, sous le vent aigre et vio­lent.

Pour­quoi a-​t-​il vou­lu par­tir cet­te nuit, son Yann, alors qu’aucun pêcheur ne ris­que­rait sa voi­le par ce temps ? Aus­si “n’est-ce pas pour le pois­son qu’il s’est embar­qué avec ses mau­vais amis qui gagnent tant d’argent a des beso­gnes lou­ches qu’elle ne peut que soup­çon­ner…

« Lui, fils de pêcheur, murmure-​t-​elle, un contre­ban­dier, est-​ce pos­si­ble ? »

Et cela ne le rend pas heu­reux ; il n’aime plus la mai­son où il paraît si peu, ni sa mère qu’il ne regar­de plus en face…

Avec un grand sou­pir de pei­ne et de las­si­tu­de, mère Yvon­ne est ren­trée dans sa demeu­re, a reti­ré sa cape. Soi­gneu­se­ment, elle a pla­cé dans le beau chan­de­lier de cui­vre qui orne la che­mi­née le cier­ge qu’elle a rap­por­té de la béné­dic­tion, puis s’est accrou­pie devant le foyer pour rani­mer le feu, car elle a froid, très froid…

Non, vrai­ment, elle ne se sent pas très bien… Elle ne s’occupera même pas de pré­pa­rer quoi que ce soit pour son déjeu­ner ; elle ira se cou­cher tout sim­ple­ment et, fer­mant les yeux, dira son cha­pe­let pour ce fils qui est peut-​être en per­di­tion, par amour du gain, sur la mer déchaî­née. Elle s’assoupit, ber­cée par le res­sac des vagues sur les rochers, au pied de la falai­se.

***

Toc ! Toc ! Qui frap­pe ? C’est Rosi­ne, une bra­ve peti­te qui habi­te non loin de chez elle.

histoire à télécharger - crêpe de la chandeleur« Eh bien ! quoi, mère Yvon­ne ? Pas de lumiè­re et la nuit vient ! Je suis accou­rue quand j’ai vu tout noir chez vous. Et déjà cou­chée ? C’est com­me cela que vous fêtez la Chan­de­leur ? Tenez, j’ai appor­té deux crê­pes pour votre sou­per. Voyez, elles sont dorées et sen­tent bon ; tou­te la famil­le s’en est réga­lée.

– Tu es bien gen­tille, mon enfant, mais je n’ai pas faim. Vrai, je ne me sens pas très bien… Mer­ci tout de même. Mets les crê­pes dans le buf­fet… Quel temps, ce soir, la vague frap­pe com­me un bélier !

– La Vier­ge pro­tè­ge ceux qui sont en mer ! » fait Rosi­ne pieu­se­ment.

« Mon fils ! san­glo­te la pau­vre mère… Oh ! Peti­te, pour me fai­re plai­sir, veux-​tu allu­mer le cier­ge bénit, là, sur la che­mi­née ?

– Mais c’est pour les défunts qu’on allu­me, mère Yvon­ne !

– Et aus­si pour fai­re la lumiè­re dans le cœur des pau­vres incroyants ; allu­me, te dis-​je, et tu pour­ras retour­ner chez toi, avec ma recon­nais­san­ce. »

***

La mère Yvon­ne est seule main­te­nant. Elle s’est levée seule­ment pour por­ter la flam­me béni­te de la che­mi­née sur une table, jus­te devant la fenê­tre. Un ins­tant, avec un regard plein d’anxiété, elle a scru­te la mer, tou­te som­bre, puis elle a repris son cha­pe­let…

Un moment plus tôt, sur les vagues furieu­ses, un petit côtre à moteur avan­çait péni­ble­ment. Il zig­za­guait, incer­tain de la rou­te à sui­vre, pres­que en face de la mai­son de mère Yvon­ne Le pha­re indi­quant l’entrée du port n’était pas loin cepen­dant, mais ce petit côtre avait des rai­sons pour abor­der sans être vu des doua­niers.

Histoire bretonne - Tempête en BretagneIl ris­que gros par ce temps et, dans cet­te obs­cu­ri­té, com­ment découvrira-​t-​il la peti­te anse où il pour­ra en tou­te sécu­ri­té abor­der ?… Des écueils, puis enco­re des écueils… La côte en est semée…

« Plus à droi­te ! » com­man­de le patron.

« Vous vous trom­pez, nous som­mes déjà trop loin !

– Je connais la côte mieux que toi !

– Erreur, j’y suis né ! »

La dis­pu­te est si vive, auprès de la bar­re du gou­ver­nail que, pous­sé peut-​être par son aco­ly­te, Yann, car c’est bien le mal­heu­reux fils d’Yvonne, perd l’équilibre et tom­be dans les flots en tem­pê­te.

« Au secours ! A l’aide ! » crie-​t-​il.

Mais l’autre fait la sour­de oreille, et le petit côtre, entraî­né vers sa per­te, lui aus­si sans dou­te, dis­pa­raît dans la nuit.

Bien que Yann soit bon nageur, il se sent per­du, au milieu des écueils bat­tus par les vagues. S’il savait seule­ment où il est ? Mais ce n’est autour de lui que ténè­bres et fra­cas. Il appel­le… en vain.

« Mère… mère ! » gémit-​il. Et com­me un éclair lui appa­raît son enfan­ce heu­reu­se, le foyer qui l’attend, tout ce qu’il a dédai­gne, pié­ti­ne ; c’est com­me une lumiè­re qui tout d’un coup éclai­re sa conscien­ce et son cœur. Une lumiè­re ? Oui, une lumiè­re, tou­te vacillan­te, vient d’apparaître, là-​haut sur la falai­se ; elle sem­ble gran­dir, gran­dir dans les ténè­bres… Avec elle, un espoir renaît dans le cœur du nau­fra­gé : plein de confian­ce, il nage vigou­reu­se­ment vers cet­te lueur car il a la cer­ti­tu­de que sa mai­son est là, jus­te là, où brille cet­te flam­me.

Tant de fois, alors qu’il était gamin, le soir, il a tra­ver­sé la grè­ve avec, pour pha­re, cet­te fenê­tre éclai­rée ! Il sait que là, il y a une pas­se entre les rochers… Com­bien de temps met-​il pour gagner le sable ? A bout de souf­fle, il se lais­se tom­ber, épui­sé. Puis il com­men­ce la len­te ascen­sion de la falai­se, périlleu­se, mais si sou­vent pra­ti­quée.

La lueur le gui­de tou­jours : c’est bien la fenê­tre éclai­rée de sa mai­son, de la chè­re mai­son ou il revient après avoir échap­pé à la mort.

***

Grand Dieu ! Un pre­mier regard à tra­vers la vitre le gla­ce : sa mère est allon­gée, tou­te pâle sur son lit, avec près d’elle un cier­ge, le grand cier­ge habi­tuel, qu’il connait bien, dans le beau chan­de­lier de cui­vre, et qu’on n’allume que pour les morts. Serait-​elle mor­te ? Son angois­se est tel­le qu’il ne peut s’empêcher de pous­ser un grand cri… Ce grand cri réveille en sur­saut la vieille Yvon­ne, qui n’était que som­meillan­te.

« Yann, mon gar­çon ! »

Ils sont dans les bras l’un de l’autre. Point n’est besoin de paro­les : ils se sont com­pris.

récit breton pour les enfants - crèpeuse bretonne« Mais tu es trem­pé, mon pau­vre petit, tu vas pren­dre mal ! Va te chan­ger, tan­dis que je vais rani­mer le feu… »
C’est étran­ge com­me la joie est un remè­de par­fois. Yvon­ne retrou­ve des for­ces pour se lever, pour fai­re chauf­fer le vin sucré, met­tre la table, ser­vir les crê­pes de la peti­te Rosi­ne.

Quel­le bon­ne veillée de Chan­de­leur ils ont pas­sée la mère et le fils, dans la modes­te chau­miè­re, tan­dis que là-​bas la mer en colè­re hur­lait de vai­nes mena­ces ! Le cier­ge brû­le entre eux deux, car ils n’ont vou­lu ni l’un ni l’autre l’éteindre.

« Le cier­ge de la Chan­de­leur qui a sau­vé et m’a ren­du mon fils », a dit la vieille Yvon­ne tou­te émue.

« Le cier­ge de lumiè­re qui a éclai­ré mon cœur et chas­sé le mal », a mur­mu­re Yann avec recon­nais­san­ce.

M. D’Alençon.

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