Le Breton Yves, patron des avocats

Le saint dont je veux vous par­ler aujourd’hui ne vous paraî­tra peut-​être pas très extra­or­di­nai­re. Il n’y a rien, en effet, de bien sur­pre­nant dans son enfan­ce ; on ne rap­por­te pas que, pour lui, Dieu ait accom­pli des mira­cles, ni que des anges du ciel lui soient appa­rus, ni même que le Dia­ble lui ait fait quelques-​uns de ses tours. Tout au plus raconte-​t-​on, dans les ancien­nes chro­ni­ques, que sa mère, alors qu’il allait naî­tre, enten­dit en rêve un mes­sa­ger du ciel lui annon­cer que son fils serait un des plus grands saints de l’Église et qu’il ser­vi­rait la vraie jus­ti­ce de Dieu : mais cela s’est pro­duit pour bien des saints… Non, donc, Yves le bre­ton, n’eut rien, — en appa­ren­ce du moins, — de bien extra­or­di­nai­re ; il fut un enfant sem­bla­ble à ce que cha­cun de vous peut être. Sa sain­te­té naquit tout sim­ple­ment de sa bon­té, de sa sages­se, de son appli­ca­tion quo­ti­dien­ne à sa tâche et de sa volon­té fer­me de sui­vre en tou­tes cho­ses les pré­cep­tes du Christ : vous voyez que c’est à la por­tée de tout le mon­de ! En som­me, il ne res­te plus à cha­cun qu’à sui­vre son exem­ple. C’est là sans dou­te que com­men­cent les dif­fi­cul­tés !

* * *

Mais vous savez cer­tai­ne­ment que saint Yves est le patron des avo­cats ; com­ment il eut cet­te voca­tion, pour­quoi il fut le modè­le des gens de robes et com­ment, dès son enfan­ce, il déci­da de défen­dre les pau­vres gens en jus­ti­ce, cela vaut d’être rap­por­té.

Au châ­teau de Ker-​Martin, non loin de Tré­guier, où il vivait dans sa famil­le, avec ses cinq frè­res et sœurs, le petit Yves aimait à écou­ter les magni­fi­ques his­toi­res que racon­tait son grand-​père Tan­crè­de. C’était alors un vieil hom­me cas­sé et ridé, blanc de che­veux, boi­tant bas d’une bles­su­re, mais, lorsqu’il com­men­çait à évo­quer les proues­ses de sa jeu­nes­se, sa voix rede­ve­nait vibran­te, ses yeux brillaient et, de son bâton manié com­me une épée, il sem­blait frap­per enco­re à grands coups les Infi­dè­les. On était alors au milieu du XIIIe siè­cle et tous les cœurs vaillants bat­taient à la seule idée de la croi­sa­de. Ah, lut­ter pour que le saint tom­beau res­tât sous la gar­de des che­va­liers chré­tiens ! quel idéal subli­me et, pour ceux qui avaient la chan­ce de par­ti­ci­per à ces admi­ra­bles expé­di­tions, que de sou­ve­nirs exal­tants ! Mais cepen­dant, à ces pages de gloi­re se mêlaient par­fois des pages de tris­tes­se, et le noble Tan­crè­de, pour sa part, en avait trop connu…

Vie de Saint Yves pour les enfants : Chevalier participant à la CroisadeLors­que l’appel du Pape à la croi­sa­de avait été connu en Bre­ta­gne, Tan­crè­de n’avait pas hési­té un ins­tant. Il par­ti­rait ! Mais, se croi­ser, ce n’était pas si faci­le à fai­re qu’à dire ! Rien n’était plus sim­ple que de décou­per une croix d’étoffe rou­ge et de la cou­dre sur son grand man­teau blanc ; ce qui parais­sait moins com­mo­de, quand on vivait en che­va­lier pau­vre, père de nom­breux enfants, c’était de ramas­ser la som­me d’argent suf­fi­san­te pour ache­ter un des­trier vigou­reux, une armu­re neu­ve, et pour équi­per de même façon l’escorte de quin­ze ou vingt hom­mes sans laquel­le un sei­gneur n’eût pu par­tir.

À quel­ques lieues de Ker-​Martin vivait un autre sei­gneur, très riche et qu’on disait fort ami de son argent. Tan­crè­de alla trou­ver ce voi­sin et lui deman­da un prêt, qui lui per­mît de s’armer, lui et ses gens, pour la croi­sa­de. L’autre flai­ra tout de sui­te la bon­ne affai­re. Il accep­ta avec empres­se­ment, mais, bien enten­du, il exi­gea quel­ques garan­ties. Tan­crè­de aurait l’argent, mais son châ­teau serait tenu en gage par son voi­sin, et le bon che­va­lier, qui ne son­geait qu’à cou­rir au plus vite en Ter­re Sain­te, accep­ta de signer tout ce que l’autre vou­lut, sans même lire les par­che­mins au bas des­quels on le priait de met­tre son sceau et sa grif­fe. Puis il par­tit, lais­sant ses enfants et ses biens à la gar­de de sa chè­re fem­me Yvet­te, qui avait le cœur gros.

Des années durant, le croi­sé demeu­ra en Orient. Il batailla avec héroïs­me, il occit maints et maints cou­ra­geux Sar­ra­sins. Il revint en Bre­ta­gne. Tant d’efforts et de lieues par­cou­rues les avaient pas­sa­ble­ment fati­gués, son bon che­val et lui. Sa gra­ve bles­su­re lui fai­sait très mal. Com­me il appro­chait de son cher Ker-​Martin, une men­dian­te, sur le bord du che­min, lui fit signe. Il s’arrêta. Elle lui deman­da l’aumône.

« Eh, ma bon­ne fem­me, s’écria Tan­crè­de, je reviens de Ter­re Sain­te et n’ai rap­por­té que grâ­ces et priè­res, mais d’argent, nen­ni ! Et je n’ai même rien man­gé depuis hier !

— Ah, noble sei­gneur, répon­dit la quê­teu­se, je suis plus pau­vre que vous enco­re, mais il me res­te un peu de pain, voulez-​vous le par­ta­ger avec moi ? »

Ému de cet­te offre géné­reu­se, le croi­sé met pied à ter­re et s’approche de la bon­ne fem­me. Celle-​ci pous­sa un cri :

« Tan­crè­de, mon mari ! »

Et lui, bou­le­ver­sé, hési­tant à la recon­naî­tre, se mit à bégayer :

« Mais cela est-​il pos­si­ble ? Yvet­te, serait-​ce vous ? »

Que s’était-il donc pas­sé ? Voi­ci… À pei­ne Tan­crè­de avait-​il dépas­sé la fron­tiè­re du duché de Bre­ta­gne, que le cupi­de voi­sin avait com­men­cé à ennuyer sa mal­heu­reu­se épou­se. Elle devait tant et tant ; il fal­lait payer ceci et cela ; n’était-ce pas écrit sur les par­che­mins que son mari avait dûment signés ? Com­me elle se débat­tait, ne com­pre­nant rien à tou­tes ces pro­cé­du­res, ennuyée d’avoir affai­re à tous ces hom­mes en robe noi­re et en toque car­rée que son voi­sin lui envoyait, elle fit appel elle-​même à des avo­cats pour l’aider à se défen­dre. Mais son riche voi­sin s’arrangea pour les payer en cachet­te afin qu’ils lui fis­sent per­dre ses pro­cès. Et, tout le temps que Tan­crè­de se bat­tit au loin, la mal­heu­reu­se Yvet­te fut ain­si en but­te à tou­tes les dif­fi­cul­tés, les com­pli­ca­tions, les intri­gues que des hom­mes retors pré­pa­raient contre elle. Tant et si bien qu’un jour, un tris­te jour, elle avait dû aban­don­ner le châ­teau, le cher Ker-​Martin, bien de la famil­le depuis des siè­cles, où le voi­sin vint s’installer.

En enten­dant ce récit, Tan­crè­de sen­tit bouillir son sang. Il remon­ta en sel­le, piqua son vieux che­val des épe­rons et, au galop, se lan­ça vers la por­te de son châ­teau per­du. Au moment même, le nou­vel occu­pant en sor­tait, tout joyeux, pour la chas­se, fau­con au poing.

« Dieu ait ton âme ! lui cria-​t-​il. Défends-​toi ! »

Une minu­te après, le voleur gisait à ter­re, le crâ­ne fen­du ; Dieu avait per­mis à son ser­vi­teur de tirer ven­gean­ce de l’injustice.

* * *

Lors­que, tout petit gar­çon, Yves enten­dait racon­ter cet­te his­toi­re, son sang, à lui aus­si, bouillait. Était-​ce donc pos­si­ble qu’avec des par­che­mins et des signa­tu­res et beau­coup de paro­les incom­pré­hen­si­bles, des hom­mes trop habi­les pus­sent fai­re per­dre des biens à un che­va­lier héroï­que, durant même qu’il se bat­tait pour le Christ ? Cela lui parais­sait si injus­te qu’il ne vou­lait pas l’admettre. N’était-il donc pas néces­sai­re de deve­nir le défen­seur des fai­bles, de ceux qui ris­quent tou­jours d’être vic­ti­mes de machi­na­tions sem­bla­bles ? Les avo­cats de sa grand’mère avaient été de bien mau­vais avo­cats, mais ne pourrait-​il pas, lui, se fai­re le modè­le des gens de robe ? Et ain­si naquit sa voca­tion.

Chez les Ker-​Martin, bien sûr, il n’y avait jamais eu gens de robe ni avo­cat. De père en fils, depuis tou­jours, on était sol­dat et noble ter­rien. Aus­si quand le petit Yves annon­ça à ses parents qu’il ne vou­lait point cein­dre l’épée, mais étu­dier le droit et autres scien­ces, ceux-​ci furent fort sur­pris. Mais c’étaient de grands chré­tiens, eux aus­si, qu’Hélory et Aude de Ker-​Martin, d’une foi vive et cha­ri­ta­ble ; n’entretenaient-ils pas au châ­teau tout un lot de pau­vres hères ? Depuis sa plus peti­te enfan­ce, Yves ne leur avait jamais don­né le moin­dre sou­ci ; sans ces­se ils l’avaient trou­vé appli­qué à sa tâche autant qu’assidu aux céré­mo­nies de la cha­pel­le, aimant lire la vie des Saints innom­bra­bles — et si pit­to­res­ques, — dont s’enorgueillit la Bre­ta­gne, visi­ble­ment bénie de Dieu. Si cet enfant vou­lait embras­ser une pro­fes­sion si peu habi­tuel­le dans leur famil­le, c’était assu­ré­ment que la divi­ne Pro­vi­den­ce lui en avait souf­flé l’idée. Et puis, il y avait les grands parents, le croi­sé Tan­crè­de et la chè­re grand’mère Yvet­te, qui don­naient rai­son à leur petit-​fils.

Cathédrale St Tugdual à Tréguier - récit pour les enfants de la vie de saint Yves de BretagneUn jour que Dame Aude reve­nait avec son enfant d’une mes­se solen­nel­le en la basi­li­que de Saint-​Tugdual à Tré­guier, Yves lui dit :

« Mada­me ma mère, s’il vous plaît, que dois-​je fai­re pour vous être agréa­ble ?

— Rien d’autre, mon enfant, répondit-​elle, que de vous effor­cer à vivre sain­te­ment.

— C’est mon désir, Mada­me ma mère, et j’en ai fait la pro­mes­se à Jésus. »

Cela fut dit si sim­ple­ment, si fer­me­ment, qu’en ren­trant Dame Aude dit à son mari :

« Cet enfant est, sans aucun dou­te, com­me l’ange me l’a annon­cé en son­ge, sous la pro­tec­tion spé­cia­le du Sei­gneur. Il nous faut le lais­ser déci­der à sa gui­se et puisqu’il ne veut pas deve­nir che­va­lier et se bat­tre, mais étu­dier pour se fai­re avo­cat, notre devoir est de ne pas le contrain­dre. »

Et le sire Hélo­ry se ren­dit à ses rai­sons.

* * *

Yves com­men­ça donc à fai­re de sérieu­ses étu­des. À qua­tre lieues de Ker-​Martin vivait un prê­tre extrê­me­ment doc­te, qui vou­lut bien se char­ger de l’enfant. Mais vous rendez-​vous comp­te du cou­ra­ge qu’il fal­lait à l’écolier, par tous les temps, de pluie ou de dur soleil, pour fai­re à pied qua­tre heu­res le matin et qua­tre heu­res le soir afin d’aller étu­dier ? D’autres s’en fus­sent bien vite décla­rés fati­gués. Lui, non. Il se levait tout seul, de très bon­ne heu­re, par­tait, son sac au dos, le long des che­mins creux ; tout le jour avec le bon curé, il s’appliquait à ses conju­gai­sons lati­nes et déjà lisait tous les livres dif­fi­ci­les qu’il pou­vait trou­ver. Son maî­tre s’émerveillait de son intel­li­gen­ce autant que de la jus­tes­se de son esprit.

Un jour, l’excellent prê­tre vint trou­ver le sei­gneur Hélo­ry et lui dit :

« Désor­mais, je n’ai plus rien à appren­dre à votre fils. Ma scien­ce est épui­sée. Il faut qu’il s’en aille à Paris, dans cet­te gran­de éco­le qu’a fon­dée le chan­ce­lier Sor­bon, sur l’ordre du saint roi Louis, car c’est là, assure-​t-​on, qu’enseignent les maî­tres les plus savants de notre temps. »

Envoyer à Paris un gamin de qua­tor­ze ans à pei­ne ! Que de dan­gers !… Aude en était tou­te remuée et Hélo­ry mit du temps à se déci­der. D’abord les rou­tes étaient rien moins que sûres, où rôdaient des ban­des de sol­dats pillards, aux aguets pour détrous­ser les voya­geurs. Et puis, à Paris, n’y aurait-​il point, pour un enfant, mil­le autres crain­tes à avoir ?… Ce qu’on racon­tait sur la vie des étu­diants dans les col­lè­ges de Sor­bon­ne n’était pas très édi­fiant.

Mais Yves tint bon dans sa réso­lu­tion d’aller ache­ver à Paris ses étu­des, et ses parents fini­rent par consen­tir. Accom­pa­gné d’un cama­ra­de bre­ton, il arri­va donc à Paris. Bien sûr, elle n’était pas trop recom­man­da­ble, la vie des éco­liers pari­siens de ce temps ! Pour beau­coup d’entre eux, étu­dier à Paris, c’était sur­tout s’amuser et fai­re mil­le tapa­ges, cou­rir à tra­vers les rues en ros­sant les pas­sants, vider maints pots chez les caba­re­tiers et, de sur­croît, s’égayer à cas­ser la vais­sel­le. Il va de soi que l’existence d’Yves ne fut rien de cet­te sor­te…

Histoire bretonne pour les enfants : Saint YvesIl s’était ins­tal­lé dans une très pau­vre cham­bre, à pei­ne meu­blée d’un lit et d’une table. Il lais­sait à son cama­ra­de sa por­tion de vian­de et son ver­re de vin, se conten­tant pour lui de pain et de légu­mes, vivant à peu près com­me un moi­ne. Tout ce qu’il rece­vait de ses parents, il le gar­dait pour fai­re l’aumône. Bien sou­vent il fai­sait des remon­tran­ces aux plus agi­tés de ses cama­ra­des, de vrais voyous, leur repro­chant leur condui­te. Quant à lui, il étu­diait avec achar­ne­ment. Bien­tôt les lois et les codes n’eurent plus de secrets pour lui ; il connais­sait le droit romain et les cou­tu­mes de tou­te la Fran­ce ; il avait étu­dié les Diges­tes et les Pan­dec­tes, et il n’existait ordon­nan­ce roya­le qu’il ne fût capa­ble de com­men­ter. Bref, il était déjà, étant à pei­ne entré dans sa sei­ziè­me année, un juris­te aver­ti, c’est-à-dire un spé­cia­lis­te du droit, un futur avo­cat.

Et voi­ci qu’un jour, une affai­re se pro­dui­sit où son jeu­ne talent fut mis à l’épreuve. Tout un grou­pe de mau­vais gar­çons s’étaient amu­sés, la nuit, à péné­trer chez un caba­re­tier, à bri­ser ses pots et ses cru­ches, répan­dant le vin sur le pavé et, de sur­croît, le frap­pant à grands coups quand il vou­lut défen­dre son bien. Sur quoi le Pré­vot de la vil­le envoya les gar­des dans le quar­tier des éco­liers pour se sai­sir des cou­pa­bles. Ceux-​ci ne les avaient pas atten­dus et s’étaient cachés. Pour ne pas ren­trer bre­douilles, les poli­ciers s’en allè­rent du côté du Pré-​aux-​clercs, où des étu­diants jouaient pai­si­ble­ment à la pau­me, les arrê­tè­rent et les condui­si­rent en pri­son. Quand il apprit que ces inno­cents étaient ain­si trai­tés, Yves sen­tit en lui bon­dir son âme arden­te de ser­vi­teur de la jus­ti­ce du Christ. Il se pré­ci­pi­ta devant le Pré­vot, au moment où celui-​ci allait condam­ner à la poten­ce ces mal­heu­reux. Il deman­da la paro­le.

« Qui est enco­re celui-​ci ? » deman­da le magis­trat furieux.

Mais un des témoins, pro­fes­seur en Sor­bon­ne, le connais­sait bien pour ce qu’il était, un gar­çon plein de sain­te­té et de sages­se. Le Pré­vot accep­ta de l’entendre. Et Yves fut si élo­quent, si per­sua­sif, il sut si bien trou­ver les argu­ments qu’il fal­lait et citer des tex­tes et invo­quer des arti­cles d’ordonnances roya­les, qu’à la fin le tri­bu­nal se ren­dit à ses rai­sons, et ordon­na que les étu­diants fus­sent relâ­chés.

Tel­le fut la pre­miè­re affai­re de l’avocat Yves…

saint Yves défenseur des pauvres contre les riches

Ce ne devait point être la der­niè­re ! Reve­nu en Bre­ta­gne, ses étu­des ache­vées, il s’installa à Tré­guier, où il se consa­cra tout entier à la défen­se des pau­vres, des orphe­lins, des veu­ves, et de tous les inno­cents injus­te­ment trai­tés. Bien vite, son esprit de jus­ti­ce et sa scien­ce furent célè­bres dans tou­te la Bre­ta­gne, et l’on vint le consul­ter depuis le Mor­bi­han, depuis la Poin­te des Ter­res connues, depuis la baie du Mont où Mon­sieur Saint Michel est invo­qué. Sa cha­ri­té était inépui­sa­ble. Un jour que l’archidiacre de Ren­nes, pour le remer­cier de l’avoir aidé dans une affai­re, lui avait don­né un che­val de grand prix, qui lui per­met­tait de cir­cu­ler autour de Tré­guier sans fati­gue, sur la rou­te du retour Yves ren­con­tra un vieillard qui lui ten­dit la main. Com­me à l’ordinaire, le Saint n’avait rien dans sa bour­se ; il sau­ta les­te­ment à ter­re, ten­dit au men­diant la bri­de du che­val et lui dit :

« Vends cet­te bête, tu en auras bon prix, et vis avec cet argent. »

Voi­là com­ment le bre­ton Yves a méri­té d’être le patron des avo­cats. Vous voyez bien que, dans sa vie, il n’y a rien de très excep­tion­nel en appa­ren­ce ; mais ce qui est excep­tion­nel c’est d’être sans défaillan­ce, tou­jours sage, tou­jours fer­me au tra­vail, tou­jours bon et cha­ri­ta­ble… Arri­ver à res­ter hon­nê­te et droit quand on est sans ces­se mêlé à des affai­res judi­ciai­res, à des pro­cès, à des intri­gues, est-​ce si com­mo­de ? Aux avo­cats et aux gens de jus­ti­ce, saint Yves offre un modè­le par­fait.

Et voulez-​vous que, pour finir, je vous rap­por­te une peti­te his­toi­re mali­cieu­se qu’on racon­te en Bre­ta­gne ? Quand il arri­va à la por­te du Para­dis, après une vie si bien rem­plie, saint Yves en trou­va le seuil fort encom­bré. Il y avait là tout un cou­vent de reli­gieu­ses, mor­tes ensem­ble dans je ne sais quel acci­dent. Et saint Pier­re, secouant ses clefs, leur disait :

« Qu’étiez-vous sur ter­re, vous tou­tes ?

— Très Saint Pier­re, répon­dit la plus jeu­ne, nous étions bon­nes sœurs et pas­sions notre temps en priè­res.

— Des bon­nes sœurs, des bon­nes sœurs, mur­mu­rait le gar­dien du Para­dis en se cares­sant la bar­be, j’en ai déjà beau­coup ici. Elles sont tou­tes par­fai­tes ou se disent tel­les ! Je ne sais vrai­ment plus où les loger ! »

« Ne serais-​tu point avo­cat ? » s’écria alors saint Pier­re.

Et se tour­nant vers le jeu­ne hom­me vêtu d’une robe noi­re, coif­fé d’une toque car­rée qui atten­dait, hum­ble­ment, dans un coin :

« Et toi ? Qu’étais-tu sur ter­re ?

— Moi… oh, pas grand’chose. J’ai pas­sé ma vie à dis­cu­ter dans maints pro­cès et chi­ca­nes, j’ai beau­coup par­lé, j’ai essayé de sau­ver des inno­cents et de démas­quer des impos­teurs.

— Ne serais-​tu point avo­cat ? s’écria alors saint Pier­re.

— Si, confes­sa Yves, enco­re plus hum­ble.

— Ah, s’écria alors le saint por­tier, tout en joie, entre vite. Car dans ma col­lec­tion de saints que je fais pour le Sei­gneur, je n’avais jamais pu met­tre un de tes pareils. Tu seras le pre­mier saint avo­cat ! »

coloriage pour les momes de saint yves

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