La Vierge aux Anges

Pen­dant les huit jours qu’elle pas­sa dans l’étable de Beth­léem, Marie n’eut pas trop à souf­frir. Les ber­gers appor­taient des fro­ma­ges, des fruits, du pain, et du bois pour fai­re du feu. Leurs fem­mes et leurs filles s’occupaient de l’Enfant et don­naient à Marie les soins que récla­ment les nou­vel­les accou­chées. Puis les rois mages lais­sè­rent un amon­cel­le­ment de tapis, d’étoffes pré­cieu­ses, de joyaux et de vases d’or.

Charles Le Brun - Nativité avec les bergers

Au bout de la semai­ne, quand elle put mar­cher, elle vou­lut retour­ner à Naza­re­th, dans sa mai­son. Quel­ques ber­gers lui pro­po­sè­rent de l’accompagner, mais elle leur dit :

— Je ne veux pas que vous quit­tiez pour nous vos trou­peaux et vos champs. Mon Fils nous condui­ra.

— Mais, dit Jose­ph, abandonnerons-​nous ici les pré­sents des Mages ?

— Oui, dit Marie, puis­que nous ne pou­vons pas les empor­ter.

— Mais il y en a pour beau­coup d’argent, dit Jose­ph.

— Tant mieux, dit Marie. 

Et elle dis­tri­bua aux ber­gers les pré­sents des rois.

— Mais, reprit Jose­ph, ne pourrions-​nous en gar­der une peti­te par­tie ?

— Qu’en ferions-​nous ? répon­dit Marie. Nous avons un meilleur tré­sor.

* * *

Il fai­sait chaud sur la rou­te. Marie tenait l’Enfant dans ses bras, Jose­ph por­tail un panier rem­pli d’un peu de lin­ge et de modes­tes pro­vi­sions. Vers midi, ils s’arrêtèrent, très fati­gués, à l’orée d’un bois.

Stella - Angelots sortant de derriere les branchesAus­si­tôt, de der­riè­re les arbres, sor­ti­rent de petits anges. C’étaient de jeu­nes enfants, roses et jouf­flus ; ils avaient sur le dos des aile­rons qui leur per­met­taient de vole­ter quand ils vou­laient, et qui, le res­te du temps, ren­daient leur mar­che faci­le et légè­re. Ils étaient adroits et plus vigou­reux que ne le fai­saient sup­po­ser leur âge ten­dre et leur peti­te taille.

Ils offri­rent aux voya­geurs une cru­che d’eau fraî­che et des fruits qu’ils avaient cueillis on ne sait où.

Quand la sain­te famil­le se remit en che­min, les anges la sui­vi­rent. Ils débar­ras­sè­rent Jose­ph de son panier et Jose­ph les lais­sa fai­re. Mais Marie ne vou­lut pas leur confier l’Enfant.

Le soir venu, les anges dis­po­sè­rent des lits de mous­se sous un grand syco­mo­re, et tou­te la nuit ils veillè­rent sur le som­meil de Jésus.

* * *

Marie ren­tra donc dans son logis de Naza­re­th. C’était, dans une ruel­le popu­leu­se, une mai­son blan­che à toit plat, avec une peti­te ter­ras­se cou­ver­te où Jose­ph avait son éta­bli.

Les anges ne les avaient point quit­tés et conti­nuaient de se ren­dre uti­les en mil­le façons. Quand l’Enfant criait, l’un d’eux le ber­çait dou­ce­ment ; d’autres lui fai­saient de la musi­que sur de peti­tes har­pes ; ou bien, quand il le fal­lait, ils lui chan­geaient ses lan­ges en un tour de main. Le matin, Marie, en se réveillant, trou­vait sa cham­bre balayée. Après, cha­que repas, ils enle­vaient rapi­de­ment les plats et les écuel­les, cou­raient les laver à la fon­tai­ne voi­si­ne et les repo­saient dans le bahut. Lors­que la Vier­ge allait au lavoir, ils s’emparaient du paquet de lin­ge, se le dis­tri­buaient, tapaient joyeu­se­ment sur les toi­les mouillées, les fai­saient sécher sur des pier­res et les repor­taient à la mai­son. Et si Marie, en filant sa que­nouille, s’assoupissait par la gros­se cha­leur, sans la réveiller ils finis­saient son ouvra­ge.

Ils n’avaient guè­re moins d’attention pour Jose­ph. Ils lui pré­sen­taient ses outils, les ran­geaient après le tra­vail, enle­vaient les copeaux et les vrillons, et tenaient l’atelier dans un état de pro­pre­té irré­pro­cha­ble.

* * *

Mais, trop ser­vie par les anges et n’ayant pres­que plus rien à fai­re, Marie s’ennuya.

Par­ce qu’elle s’ennuyait, elle pria davan­ta­ge ; et, tout en priant, elle réflé­chis­sait…

Stella - Sainte Famille et angelotUn matin, en se levant, elle vit les anges occu­pés à net­toyer la cham­bre. Elle leur arra­cha le balai et fit mine de les chas­ser. Ils déguer­pi­rent. Mais, à midi, après le dîner, com­me ils vou­laient des­ser­vir la table, elle don­na sur les petits doigts de l’un d’eux une chi­que­nau­de, qui mit la trou­pe en fui­te. Ils revin­rent peu après. Au moment qu’elle s’apprêtait à filer, un ange essaya de s’emparer de son fuseau. Elle bran­dit le fuseau com­me une arme et pour­sui­vit l’intrus jus­que dans l’atelier de Jose­ph. Au bout d’une heu­re, tan­dis qu’elle cou­sait, assi­se prés de l’Enfant, elle avi­sa deux anges qui, s’étant glis­sés sous le ber­ceau, le balan­çaient sour­noi­se­ment. Elle se leva, les mit dehors et refer­ma si vive­ment la por­te qu’un des anges se trou­va pris par le bout de l’aile. Il pous­sa un petit cri. Marie le déli­vra, mais elle lui dit :

— Tant pis pour toi. Cela t’apprendra à te mêler de ce qui ne te regar­de pas. Pré­viens tes cama­ra­des, et que je ne vous revoie plus !

* * *

— Mais, dit Jose­ph, pour­quoi chasses-​tu ces petits bons­hom­mes ? Ils nous ren­dent pour­tant de grands ser­vi­ces.

— C’est jus­te­ment pour cela, répon­dit Marie.

— Je ne com­prends pas, reprit Jose­ph. Puis­que ton Fils est le Mes­sie, il est tout sim­ple qu’il soit ser­vi par les anges et que sa mère en pro­fi­te.

— Oh ! dit Marie, voi­là des pro­pos sans déli­ca­tes­se. Ne sais-​tu pas que le Mes­sie est venu au mon­de pour souf­frir avec les hom­mes  et, d’abord, pour endu­rer tous les maux natu­rels aux petits enfants ? Et cer­tes, ces souf­fran­ces, je dois les adou­cir autant qu’il est en moi, puis­que je suis sa mère. Mais je ne veux pas que d’autres que moi se char­gent de cet­te beso­gne. Est-​ce que les autres mères ne soi­gnent pas elles-​mêmes leurs petits ? Quel­le lâche créa­tu­re serais-​je, si je renon­çais à ma part de labeurs mater­nels ? D’ailleurs, j’en suis sûre, mon petit enfant aime mieux être soi­gné par moi que par ces mar­mots ailés. Et je sais que je m’associerai davan­ta­ge à sa volon­té rédemp­tri­ce en pei­nant com­me les autres fem­mes et en accep­tant tou­te la condi­tion humai­ne. Oui, je veux tou­te seule emmaillo­ter mon fils, tou­te seule le ber­cer et l’endormir, et tou­te seule aus­si fai­re mon ména­ge, tou­te seule filer ma que­nouille et aller tou­te seule au lavoir… Et, com­me ces petits tra­vaux me sont pres­que tous une joie, je n’y ai sans dou­te pas grand méri­te : mais pour­tant je serais cou­pa­ble si je sup­por­tais que des anges les fis­sent à ma pla­ce… Comprends-​tu ?

Enfance du Christ - Gerrit van HONTHORST— Je crois que oui, ma chè­re fille… Mais alors il va fal­loir que je renon­ce, moi aus­si, aux petits ser­vi­ces que les anges me ren­daient ?

— Évi­dem­ment, mon ami.

— J’avais cepen­dant cru que, d’être l’époux de la mère du Mes­sie, cela me don­nait droit à quel­ques petits avan­ta­ges. Mais tu dois avoir rai­son : car tu es plus intel­li­gen­te et plus savan­te que moi, bien que tu n’aies que quin­ze ans, et que j’aie pas­sé la soixan­tai­ne.

* * *

Or, la nuit sui­van­te, com­me l’Enfant Jésus criait et ne vou­lait pas s’endormir, tout à coup on enten­dit dans la rue une mélo­die légè­re et d’une extrê­me dou­ceur.

Marie ouvrit la por­te et aper­çut, au clair de lune, ran­gés contre le mur de la mai­son, les anges qui fai­saient de la musi­que avec leurs peti­te har­pes.

— Enco­re vous ? leur dit-​elle. Et si mon Fils ne veut pas dor­mir ? Et s’il Lui plaît de crier et de souf­frir de ses dents ?… Et puis, ne suis-​je pas là, moi, sa mère ?… Allez-​vous-​en, ou je me fâche !

Le lendemain,ils ne repa­ru­rent pas de tou­te la jour­née. Mais, le matin d’après, Marie les vit tous dans la cour, grou­pés sous le figuier, timi­des, hon­teux, et qui pleu­raient en silen­ce.

— Mes petits anges, leur dit-​elle, je vous parais sévè­re par­ce que vous êtes trop petits pour com­pren­dre. Mais écou­tez ! La vieille Sépho­ra, qui demeu­re en face, est para­ly­ti­que. Un peu plus loin, c’est la bon­ne Rachel, qui a dou­ze enfants, et qui a bien du mal à les éle­ver. Et vous trou­ve­rez à Naza­re­th beau­coup d’autres pau­vres fem­mes. Eh bien, c’est elles qu’il faut aider à fai­re leur ména­ge, à laver leur lin­ge, à soi­gner leurs enfants… Puis­que vous vou­lez plai­re à mon Fils, c’est par là que vous y réus­si­rez le mieux.

Et, voyant leurs petits nez plis­sés par le cha­grin, elle ajou­ta :

— Quand il sera plus grand, je vous per­met­trai peut-​être de jouer avec lui… Mais fai­tes d’abord ce que je viens de vous dire.

* * *

Et, cet­te année-​là, tou­tes les pau­vres fem­mes et les mala­des de Naza­re­th furent aidés et tous les petits enfants ber­cés par des ser­vi­teurs invi­si­bles (car, seuls, Marie et Jose­ph voyaient les anges) ; et les nour­ris­sons ne criè­rent plus, à l’exception de l’enfant Jésus qui vou­lait souf­frir pour eux.

Jules Lemaî­tre

Estaban Murillo - Vierge de l'Immaculée Conception

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *