La même nuit

La vie de Jésus pour les petits - Marie et Joseph cherche un logement à BethléemLe vent souf­fle fort, ce soir, sur la plai­ne déso­lée. Si fort que bêtes et gens, tran­sis jusqu’aux os, se sont réfu­giés dans leurs abris bien clos, et que, loin, bien loin à l’horizon, on ne voit plus per­son­ne sur les che­mins déserts.

Per­son­ne ? Si… Deux ombres ombres avan­cent len­te­ment, là-​bas, à demi cour­bées sous le vent et sem­blant cher­cher leur rou­te à tâtons dans la nuit. Deux ombres… Un hom­me jeu­ne enco­re et qui sou­tient de son bras puis­sant une jeu­ne fem­me, à demi mor­te de fati­gue.

Celle-​ci s’arrête, tout à coup :

« Je n’en peux plus, Jean, murmure-​t-​elle d’une voix fai­ble, il fau­drait nous asseoir… »

L’homme sur­sau­te :

« Nous asseoir, là, en plein vent, par ce froid ? Mais c’est impos­si­ble ! Allons, essaie enco­re… un peu… regar­de ! Là-​bas, il y a une lumiè­re. »

La jeu­ne fem­me a levé la tête. C’est vrai ! Une fai­ble lumiè­re brille à quel­ques mètres, dans l’ombre épais­se. Si on allait enfin pou­voir s’arrêter un peu, s’asseoir, se réchauf­fer ? L’espoir don­ne des for­ces… Len­te­ment, Mariet­te s’est remi­se en rou­te tan­dis que l’appui de son jeu­ne époux se fait, tout près d’elle, plus fer­me et plus vigi­lant.

***

Pan ! Pan ! D’une poi­gne soli­de, l’homme a ébran­lé la por­te de la peti­te mai­son bas­se, à demi cachée sous les arbres. Un bruit à l’intérieur… Une voix de fem­me, che­vro­tan­te der­riè­re la por­te clo­se :

« Oui est là ?

– Deux pas­sants qui auraient bien besoin de se réchauf­fer un peu. »

Un ins­tant d’hésitation, puis une pro­tes­ta­tion :

« Mais je ne vous connais pas, moi !… »

Jean se fait sup­pliant :

« Nous ne som­mes pas d’ici… Mais ma fem­me est bien fati­guée : il fau­drait abso­lu­ment qu’elle puis­se se repo­ser un moment… »

Der­riè­re la fenê­tre éclai­rée, une sil­houet­te se pen­che. Puis la voix reprend, caté­go­ri­que :

« Je n’ouvre pas ma por­te aux « rou­leux », moi ! allez-​vous-​en vite, sinon je lâche le chien… »

Dans l’ombre gla­cée, Jean a ser­ré les poings. Un « rou­leux » ! Lui ? Si vaillant au tra­vail et si dur à la pei­ne… Un « rou­leux » ! Par­ce que, voi­ci quel­ques jours, son patron, brus­que­ment, l’a mis à la por­te.

« Tu com­prends, mon gars, je n’ai plus de tra­vail à te don­ner. J’ai été content de toi, cet été, c’est sûr. Mais main­te­nant, nous suf­fi­sons, les enfants et moi, à fai­re la beso­gne ; et puis, ta fem­me va être immo­bi­li­sée plu­sieurs semai­nes, alors… »

Alors, du jour au len­de­main, ce fut la rou­te… La rou­te où l’on vous jet­te, sans pitié, quel­ques mai­gres éco­no­mies dans la poche, jus­te au moment où le petit bébé atten­du va venir… La rou­te où il fait si froid, si rude, si noir…

***

Avec un gémis­se­ment, Mariet­te s’accroche au bras de Jean.

Bibliothèque momes en ligne - Millet - La Fuite en EgypteEt la péni­ble cour­se recom­men­ce, ren­due plus dure enco­re par le froid qui aug­men­te de minu­te en minu­te, et par la fati­gue qui engour­dit de plus en plus les mem­bres déjà si las.

Tout à coup, un son de clo­ches trou­ble le silen­ce solen­nel de la nuit. Jean tres­saille. Les clo­ches ? À cet­te heu­re ? Serait-​ce le feu ? Mais non… le carillon est joyeux, léger com­me une chan­son…

Brus­que­ment, l’homme se frap­pe le front.

« C’est vrai ! Je n’y pen­sais plus ! C’est Noël, ce soir… Ce doit être le pre­mier coup de la Mes­se de Minuit… »

Une même pen­sée a tra­ver­sé leur cœur : Noël… autre­fois… sur une rou­te sem­bla­ble… eux aus­si…

Mais Jean entraî­ne Mariet­te :

« Viens ! Le café est ouvert, sûre­ment. Nous pour­rons nous y réchauf­fer. »

***

Des lumiè­res qui brillent… De gros­ses voix… Des rires dans la nuit : c’est le café du vil­la­ge. D’un ges­te déci­dé, Jean pous­se la por­te. Un silen­ce se fait sou­dain. Atta­blés, les buveurs dévi­sa­gent les arri­vants.

Mais Jean, d’un regard, a fait ces­ser les railleurs. Près de Mariet­te, qui s’est effon­drée sur un banc, il s’assied, com­man­dant au patron accou­ru deux grogs bien chauds.

Oh ! com­me il fait bon dans cet­te sal­le tiè­de tan­dis que le liqui­de brû­lant redon­ne for­ce et cha­leur aux corps endo­lo­ris ! On vou­drait res­ter là tou­jours… tou­jours… Les minu­tes pas­sent… Mariet­te, récon­for­tée, som­meille sur l’épaule de son mari…

Mais voi­ci le patron qui revient.

« Et main­te­nant, qu’est-ce que ce sera ? »

Dans sa poche, les doigts de Jean se cris­pent sur le trop min­ce por­te­feuille :

« Rien, répondit-​il briè­ve­ment, nous avons assez… »

Le visa­ge du patron a chan­gé sou­dain ; ses yeux se sont dur­cis :

« Si vous ne consom­mez plus, vous ne pou­vez res­ter là. Nous ne som­mes pas un dor­toir, nous… »

Une rou­geur mon­te au front de Jean :

« C’est bien, nous nous en allons… »

Dou­ce­ment, le pau­vre gars réveille sa com­pa­gne :

« Mariet­te, il faut repar­tir ! »

Celle-​ci ouvre de grands yeux effa­rés :

« Repar­tir sur la rou­te ! Dans le froid ! Oh ! Jean, je ne peux pas… »

***

Com­me la nuit paraît froi­de, hos­ti­le, quand on sort d’une mai­son chau­de ! Cou­ra­geu­se­ment, ser­rant de ses mains trem­blan­tes son man­teau de lai­ne, Mariet­te essaie quel­ques pas. Mais bien­tôt elle s’arrête :

« Jean, je t’assure, je ne peux pas… Il me sem­ble que je vais tom­ber… Laisse-​moi là, sur la rou­te, tant pis… »

Une cris­pa­tion a pas­sé sur le visa­ge de Jean. Fié­vreu­se­ment, ses yeux scru­tent la nuit… Là, sur la gau­che, c’est une une fer­me de modes­te appa­ren­ce… On va le rebu­ter enco­re, le ren­voyer avec des mots bles­sants… Tant pis ! Pour elle, il est prêt à tout accep­ter. Là, il y aura bien au moins une éta­ble…

***

Une fois enco­re, l’homme a frap­pé à la por­te incon­nue. Une fois enco­re, les mêmes phra­ses ont reten­ti dans la nuit. D’ailleurs est-​il tant besoin de phra­ses ? Les pau­vres sil­houet­tes en disent assez…

Un ins­tant, le fer­mier a hési­té. Puis, len­te­ment ses regards se sont posés sur le ber­ceau où, près du feu, dort son dernier-​né, puis sur la figu­re anxieu­se de son fils qui, près de lui, regar­de, des lar­mes pleins les yeux, les arri­vants… Alors, se retour­nant vers l’intérieur :

« Fem­me, dit-​il, on ne peut pas les lais­ser dehors. Donne-​moi la lam­pe… »

Puis, s’adressant à Jean :

« Ce n’est pas grand chez nous, mais j’ai de la paille bien pro­pre dans l’étable. Vous y serez au moins à l’abri et je vais vous por­ter de la sou­pe chau­de avant de par­tir à la Mes­se… »

***

Récit pour le Catéchisme - Adoration des mages - Giotto

Ding… ding… dong… Les clo­ches de Noël son­nent à tou­te volée. Un gai soleil s’est levé sur la plai­ne, tou­te blan­che de gel. Et quand petit Pier­re est arri­vé dans la cui­si­ne, impa­tient de décou­vrir dans la che­mi­née ses sabots neufs rem­plis de jouets, il a trou­vé, blot­ti au coin du feu, un tout petit bébé, beau com­me un Enfant-​Jésus et qui dor­mait pai­si­ble­ment dans une cor­beille rem­plie de paille fraî­che.

Tan­dis que là-​haut, dans le ciel clair, les anges de Noël sem­blaient chan­ter : « Paix sur la ter­re à tous ceux qui ont le cœur ouvert à l’amour de leurs frè­res… »

Jean Ber­nard.

 

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


    *