La crèche de Nina

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l'année liturgique .

Conte de Noël pour les enfants - paysage d'hiver - Joos de MomperElles s’en vont, Ninon, Ninette, Nina, jupette rouge et bon­net pareil, six petits sabots cla­quant sur la terre gelée.

« Vite, vite, les sœu­rettes, car le jour baisse, dit Ninette, la plus sage.

– Vite, vite, répond Ninon, la plus ardente, car un grand tra­vail nous attend.

– Vite, vite, mur­mure Nina, la plus douce, car Mère a dit qu’on ne s’attarde pas. »

Et les six petits sabots mar­tèlent en chœur : « Vite, vite, vite, vite, les petites sœurs. »

Mais que c’est donc lourd, tout ce qu’elles portent, les sœu­rettes !… Et encom­brant, donc !… Elles en ont plein les poches, et plein le giron, dans les mains, dans les bras et jusque sous le men­ton… Il y a du gui, de la mousse, du houx, du lierre, de la paille, du foin et du sapin… À peine voit-​on, dans toute cette ver­dure, trois fri­mousses rondes et rouges comme des pommes d’api, éclai­rées de blanches que­nottes et de petits yeux de sou­ris…

« Elle sera belle, notre crèche…

– Et grande, donc… avec un toit de paille cra­quante… et des nids de mousse dans le rocher ; un grand sapin der­rière, une touffe de houx sur le côté, du lierre qui grimpe jusqu’au toit…

– Et puis un râte­lier de car­ton pour l’âne de saint Joseph et le gros bœuf rouge et blanc…

– Ce sera beau

– Ce sera grand !…

– Jésus sera bien !… »

Sur les lèvres mouillées, trois sou­rires s’accentuent ; et les petits yeux noirs arrêtent un ins­tant leur danse scin­tillante pour fixer leur rêve…

« Hâtons-​nous, voyons, petites sœurs !… »

Or, les petits sabots, las de tout ce che­min – clac… clac… clac… – les petits sabots traînent un peu : les sœu­rettes sont fati­guées… Elles se sont don­né tant de mal pour trou­ver toutes ces choses l’une après l’autre… Mais quel triomphe et quelle joie de les rap­por­ter ce soir… Clac, clac, clac, les petits sabots en reprennent de l’ardeur, et les menottes avides serrent un peu plus ces tré­sors sur les cœurs.

* * *

« S’il vous plaît, mes petites filles, le che­min de la cha­pelle Saint-​Loup ? »

Une femme est devant elles, un peu cour­bée sous la grande cape noire qu’elle tient bien close.

« La cha­pelle Saint-​Loup ?… Par là !… » lance Ninon dis­trai­te­ment, avec un geste de la tête pour mon­trer le grand chêne et tout ce coin-​là…

Enfant accompagnant une femme lourdement chargéeElle est déjà pas­sée. Elle n’a même pas regar­dé la femme : elle ne songe qu’à la crèche qu’elle veut faire « plus belle que celle des autres ». Com­ment donc entendrait-​elle l’humble requête de la dame : « Ne sauriez-​vous, enfants, me conduire jusque là ? »

Ninette aus­si est pas­sée ; mais elle entend encore et se retourne à demi :

« C’est impos­sible, ma pauvre dame : il nous faut ren­trer avant la nuit ; et puis nous sommes char­gées… et lasses donc… Nous avons cou­ru bien loin pour cher­cher de quoi faire notre crèche, voyez-​vous… et ce soir, il nous faut l’arranger, car cette nuit, c’est Noël, vous savez.

– Je sais… mur­mure l’inconnue, je sais… Mais je suis si lasse, moi aus­si… et je ne connais pas le che­min. »

Ninette veut bien être polie, mais elle songe à sa crèche et s’impatiente : cette femme, après tout, elle est embê­tante…

« Si j’avais le temps, je ne deman­de­rais pas mieux, Madame ; mais ce soir, je vous le dis, c’est impos­sible. »

Là-​dessus, tour­nant les talons, sans même la regar­der, Ninette l’abandonne et court pour rat­tra­per Ninon : il faut bien qu’elles fassent leur crèche, voyons…

Nina, elle, a levé ses beaux yeux pour cher­cher ceux de la dame ; et elle a vu qu’ils étaient clos…

« Oh, pauvre dame, vous n’y voyez plus ! murmure-​t-​elle avec com­pas­sion, je vais vous conduire. »

Le visage de l’inconnue se détend.

« Mer­ci ! » dit-​elle dou­ce­ment.

Et elle allonge la main pour cher­cher à tâtons celle de l’enfant. Alors, Nina-​la-​plus-​douce aban­donne sur le che­min tous les tré­sors qu’elle ser­rait farou­che­ment sur son cœur et conduit l’aveugle à pas pré­cau­tion­neux, veillant à lui signa­ler ornières et cailloux.

« Tes sœurs vont faire la crèche sans toi !… N’as-tu nul regret, mignonne ? »

Une ombre éteint le regard de Nina : elle s’était pro­mis tant de bon­heur à faire cette crèche !… Elle voyait déjà où on met­trait la mousse et le houx, et ce petit creux de rocher où glis­se­rait un brin de lierre… Elle voyait si bien !… Elle se pro­met­tait tant de plai­sir !… Et puis, voi­là !… cette femme était pas­sée…

Mais avant de répondre elle secoue sa petite tête pour la déli­vrer de cette amer­tume :

« Chut !… dit-​elle en sou­riant, je ne me le suis pas encore deman­dé, car Maman dit qu’il faut d’abord faire son devoir, et cher­cher seule­ment après si cela vous accom­mode… »

Un radieux sou­rire éclaire le visage de l’aveugle. Cepen­dant, elle se tait et Nina peut lui dire en confi­dence :

pervenches« Je garde pré­cieu­se­ment deux per­venches trou­vées à l’abri d’une haie : j’apporterai tout de même quelque chose à la crèche… »

Mais elle n’achève point ; elle ne dit pas que ces deux fleurs, écloses mal­gré l’hiver, sont pré­cieuses à ses yeux d’enfant comme une terre nou­velle aux yeux de qui la découvre. Elle n’a point le temps de dire ces choses-​là, car elle a vu, sou­dain, l’inconnue ployer sous le poids mys­té­rieux du far­deau qu’elle tient caché sous sa mante…

« Don­nez, Madame ; confiez-​moi votre charge… »

La Dame s’est arrê­tée :

« Saurais-​tu le por­ter, mignonne ?

Marie présentant Jésus– Ah ! je suis petite, mais mes bras sont solides. Et puis, ajoute-​t-​elle avec un léger sou­pir, s’il le faut, je lais­se­rai bien aus­si mes deux per­venches afin d’avoir mes deux mains libres pour vous aider… »

Déjà la déli­cieuse petite fille tend ses deux mains vides, et l’inconnue, dou­ce­ment, écarte son vête­ment… Ses yeux s’ouvrent… son regard ten­dre­ment posé sur l’enfant dif­fuse une lumière cares­sante…

« Noël !… Noël !… » chantent en sour­dine les anges, mys­té­rieu­se­ment venus des quatre coins de l’horizon.

Et, des mains de la Vierge, Nina reçoit l’Enfant-Jésus dans ses bras…

… Le doux Petit Jésus qui sou­rit et tient dans ses doigts les deux per­venches de Nina.

Rose Dar­dennes.

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