L’imagier

L'imagier - Titre et Christ

C’était un beau cou­vent bâti sur un haut pla­teau. Au-​dessus la mon­ta­gne cou­ver­te de sapins. Les toits poin­tus et les tou­rel­les de la sain­te mai­son se décou­paient sur ce fond som­bre. Au-​dessous une lar­ge val­lée, des vignes, des champs de blé, des prai­ries bor­dées de peu­pliers, et un vil­la­ge le long d’une mol­le riviè­re.

Les moi­nes de ce cou­vent étaient à la fois de bons ser­vi­teurs de Dieu, de grands savants et d’excellents labou­reurs. Le jour, leurs robes blan­ches appa­rais­saient çà et là dans la cam­pa­gne, pen­chées sur les tra­vaux de la ter­re ; et, le soir, on les voyait pas­ser de pilier en pilier, sous les arceaux du lar­ge cloî­tre, avec un mur­mu­re de conver­sa­tions ou de priè­res.

Il y avait par­mi eux un jeu­ne reli­gieux, du nom de frè­re Nor­bert, qui était un très bon ima­gier. Dans le bois ou dans la pier­re, ou bien avec l’argile qu’il pei­gnait de vives cou­leurs, il savait façon­ner de si bel­les sta­tues de Jésus, de Marie et des saints, que les prê­tres et les per­son­nes pieu­ses venaient les voir de très loin et les ache­taient très cher, pour en fai­re l’ornement de leurs égli­ses ou de leurs ora­toi­res.

Frè­re Nor­bert était fort pieux. Il avait sur­tout pour la sain­te Vier­ge une dévo­tion extra­or­di­nai­re ; et sou­vent il res­tait des heu­res devant l’autel de l’Immaculée, immo­bi­le et pros­ter­né sous son capu­chon, les plis de sa robe épan­dus der­riè­re lui sur les dal­les.

Frè­re Nor­bert était par­fois rêveur. Le soir sur­tout, en regar­dant, du haut de la ter­ras­se, le soleil s’éteindre à l’horizon, il deve­nait inquiet et tris­te. Il aurait vou­lu s’en aller loin, voir d’autres coins du mon­de que celui où il vivait.

Le prieur lui disait alors :

– Que pouvez-​vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ! Voi­là le ciel, la ter­re, les élé­ments : or, c’est d’eux que tout est fait… Quand vous ver­riez tou­tes les cho­ses à la fois, que serait-​ce qu’une vision vai­ne 1 ?

* * *

Histoire pour le catéchisme - enfants - Moine en prièreLes bons moi­nes étaient très aumô­niers ; et, com­me ils étaient riches, un jour vint où il n’y eut plus un seul pau­vre dans les envi­rons. Alors ils réso­lu­rent de construi­re à leurs frais une magni­fi­que égli­se près de leur cou­vent.

Ils firent venir pour les aider plu­sieurs cen­tai­nes d’ouvriers. On creu­sa des car­riè­res pro­fon­des qui étaient com­me des plaies écla­tan­tes de blan­cheur au flanc de la mon­ta­gne. On en tira d’innombrables blocs de pier­re que l’on tailla avec art ; et tout le cou­vent fut enve­lop­pé d’une pous­siè­re blan­che com­me de la fari­ne.

On abat­tit, sur les pen­tes boi­sées qui domi­naient le monas­tè­re, les plus beaux chê­nes et les plus beaux sapins pour en fai­re la char­pen­te de l’église. On les équar­rit, puis on les scia en les posant sur de hauts tré­teaux ; et tout le cou­vent fut enve­lop­pé d’une pous­siè­re jau­ne com­me de l’or.

Et c’était, au milieu de l’immense soli­tu­de, com­me une bour­don­nan­te ruche humai­ne. Cha­que ouvrier, en taillant sa pier­re pour la cathé­dra­le futu­re, igno­rait où cet­te pier­re serait posée et même si elle serait vue des fidè­les, mais il savait bien qu’elle serait vue de Dieu ; et tous se réjouis­saient de col­la­bo­rer, cha­cun pour son hum­ble part, à l’œuvre sain­te.

Et bien­tôt, pier­re à pier­re, len­te­ment, l’église mon­ta, mon­ta vers le ciel.

Un des anciens moi­nes du cou­vent, mort en odeur de sain­te­té, avait écrit ces mots dans un petit livre de médi­ta­tions pieu­ses, qu’il avait appe­lé l’Imi­ta­tion de Jésus-​Christ :

« Ne dis­pu­tez pas des méri­tes des saints. Ces recher­ches pro­dui­sent sou­vent des contes­ta­tions inuti­les ; elles nour­ris­sent l’orgueil et la vai­ne gloi­re d’où nais­sent la jalou­sie et les dis­cus­sions, celui-​ci pré­fé­rant tel saint, celui-​là tel autre… L’examen de pareilles ques­tions, loin d’apporter aucun fruit, déplaît aux saints 2. »

* * *

Les bons moi­nes man­què­rent à ce pré­cep­te, un soir qu’ils devi­saient entre eux sur la ter­ras­se du cou­vent, après l’Angelus. Non seule­ment ils dis­pu­tè­rent du méri­te de plu­sieurs saints, mais enco­re de celui des trois per­son­nes de la divi­ne Tri­ni­té.

Il s’agissait de savoir sous quel voca­ble leur égli­se serait pla­cée ; et cha­cun pro­po­sait son sen­ti­ment et le sou­te­nait avec ardeur.

Peut-​être, s’ils avaient été de moins pieux per­son­na­ges, eussent-​ils trou­vé meilleur de goû­ter silen­cieu­se­ment la paix du soir. Non loin, les murs inache­vés du futur sanc­tuai­re sur­gis­saient, noyés et gran­dis, dans le cré­pus­cu­le ; en sor­te que ces murailles neu­ves étaient aus­si bel­les et aus­si un majes­tueu­ses que des rui­nes. En bas, la riviè­re ser­pen­tait, gla­cée d’argent. L’or du cou­chant fai­sait paraî­tre vio­lets du côté de l’orient les arbres de la plai­ne ; et, par moment, un aboie­ment soli­tai­re, le cri loin­tain d’un essieu de char­ret­te, élar­gis­saient le silen­ce…

Le prieur, hom­me de gou­ver­ne­ment et de tra­di­tion, par­la le pre­mier :

– Il sied que notre égli­se soit pla­cée sous le voca­ble de notre fon­da­teur, saint Eus­ta­che. Autre­ment, les fidè­les croi­raient qu’il y a peut-​être un plus grand saint que l’illustre ana­cho­rè­te qui a ins­ti­tué notre ordre ; et cela pour­rait nous fai­re tort.

Le sous-​prieur dit :

– Les saints les plus véné­ra­bles ne sont que de pâles reflets du Christ leur modè­le. Si vous m’en croyez, nous consa­cre­rons cet­te égli­se à Notre-​Seigneur Jésus, d’où le salut est venu aux hom­mes et d’où pro­cè­de tou­te sain­te­té.

Le moi­ne Alci­me, âgé de plus de cent ans, si mai­gre et si tor­du par les années, que sa robe blan­che fai­sait des angles com­me un lin­ge qu’on aurait mis sécher sur un sar­ment noueux, prit la paro­le à son tour :

– Je pro­po­se Dieu le Père. On le négli­ge un peu. On l’oublierait tout à fait si l’usage n’était de réci­ter le Pater. Pour­tant c’est lui qui a créé le mon­de. Pen­dant plus de qua­tre mil­le ans, les hom­mes n’ont point eu d’autre Dieu. À l’heure pré­sen­te, beau­coup de peu­ples l’adorent, qui ne connais­sent point son Fils.

Le moi­ne Théo­bald haus­sa les épau­les. C’était le plus pro­fond théo­lo­gien de l’abbaye. Jamais il ne sor­tait dans la cam­pa­gne : il vivait dans la biblio­thè­que, ense­ve­li sous les par­che­mins, déchif­frant d’anciennes écri­tu­res ; et il pas­sait pour avoir sur tou­tes cho­ses des opi­nions par­ti­cu­liè­res.

– C’est à l’Esprit Saint, dit-​il, que je vou­drais dédier notre égli­se, car son règne va venir. Après la révé­la­tion de Dieu le Père à Abra­ham, après cel­le du Christ aux apô­tres, il y aura cel­le de l’Esprit. Elle est néces­sai­re, car voyez com­ment va le mon­de, l’impiété règne, et la concu­pis­cen­ce ; et le plus grand nom­bre des hom­mes conti­nuent à se dam­ner. L’Esprit achè­ve­ra la Rédemp­tion. Cela est annon­cé dans l’Évangile ; seule­ment il faut savoir lire…

À ces mots, le prieur fron­ça les sour­cils, et le sous-​prieur fit signe à Théo­bald de se tai­re.

Frè­re Égi­nard, un moi­ne de tren­te ans, aux traits impé­rieux et rudes, dit d’une voix for­te :

– Volon­tiers j’élirais, pour être le patron de notre égli­se, le pape saint Gré­goi­re. Il fut plus puis­sant que les empe­reurs et les rois. Il com­pre­nait que la for­ce maté­riel­le, qui, com­me le res­te, vient de Dieu, est enco­re le moyen d’action le plus effi­ca­ce aux mains de ses ser­vi­teurs, et que celui-​là est vrai­ment cha­ri­ta­ble, qui ose contrain­dre l’humanité à fai­re son salut.

– Moi, dit le Père jar­di­nier, je pré­fè­re saint Fia­cre. Il ne fut, dans sa vie mor­tel­le, qu’un pau­vre hom­me qui fai­sait son métier de son mieux et qui avait la crain­te de Dieu. Mais, jus­te­ment, la plu­part des hom­mes ne sont que de pau­vres hom­mes, aux­quels il faut pro­po­ser en exem­ple des ver­tus qu’ils puis­sent com­pren­dre et imi­ter.

À ce moment, un pay­san pas­sait dans le sen­tier, au pied de la ter­ras­se, sa pio­che sur l’épaule. Le Prieur l’appela poli­ment et lui dit :

– Si tu étais assez riche pour bâtir une égli­se, à qui voudrais-​tu la consa­crer ?

Le pay­san répon­dit :

– Je ne dis point de mal de Dieu, ni de la Vier­ge Marie, ni des autres saints du Para­dis. Mais, si vous vou­lez savoir mon idée, je choi­si­rais saint Évroult. C’est en lui que j’ai le plus de confian­ce, car il a gué­ri ma vache et il m’a fait retrou­ver trois pou­les que j’avais per­dues.

Un peu après, une jeu­ne fem­me parut au tour­nant du sen­tier. Hum­ble, mais pro­pre­ment vêtue, elle por­tait un nour­ris­son sur son bras et tenait un autre enfant par la main.

Le prieur lui posa la même ques­tion qu’au pay­san.

La fem­me répon­dit sans hési­ter :

– Je dédie­rais l’église à la Mère de Dieu.

– Pour­quoi ?

– Par­ce qu’elle est mère.

récit merveilleux pour le KT - Discusion des moines dans le couventFrè­re Nor­bert s’était tu jusque-​là. Pen­sif, il regar­dait pâlir les ors et les pour­pres du cou­chant. Quand il eut enten­du la répon­se de la pay­san­ne :

– Ô fem­me, dit-​il, tu as bien par­lé. Mais moi, ce n’est pas à Marie Mère de Dieu, c’est à la Vier­ge Marie que je consa­cre­rais ce tem­ple. C’est par­ce qu’elle fut imma­cu­lée, qu’elle fut com­pa­tis­san­te à tous les hom­mes. Et c’est par­ce qu’elle fut sou­ve­rai­ne­ment pure et sou­ve­rai­ne­ment dou­ce qu’elle méri­ta d’être la mère de Dieu. Il est donc per­mis, et il est plus agréa­ble, je l’avoue de l’honorer uni­que­ment dans sa chas­te­té et dans sa cha­ri­té.

Sou­dain, l’économe du cou­vent, gras, fleu­ri, avec un lar­ge visa­ge et des yeux très fins, s’avança au milieu des moi­nes :

– Mes Pères, dit-​il, si vous vou­lez m’en croi­re, ce n’est ni à Dieu le Père, ni au Fils, ni à l’Esprit, ni à saint Gré­goi­re, ni à saint Eus­ta­che, ni à saint Fia­cre, ni à saint Évroult que vous dédie­rez votre égli­se. Ce sera, ne vous en déplai­se, au bon saint Gen­goul.

– Et la rai­son, Père éco­no­me, deman­da le Prieur.

– C’est que tel est le nom du noble duc dont nous som­mes les vas­saux. Cela lui fera plai­sir, et cela le détour­ne­ra peut-​être de nous ran­çon­ner, sous cou­leur que nous som­mes riches. Il faut désar­mer les puis­sants, s’il se peut, par des poli­tes­ses. Car les temps sont mau­vais et l’on com­men­ce à avoir moins d’égards pour les gens d’église et pour les pau­vres reli­gieux.

– Mais, dit le moi­ne Egmard, ce n’est pas un saint bien relui­sant que voi­re saint Gen­goul. Qu’a-t-il fait ? et que sait-​on de lui ?

– Peu de cho­se, à la véri­té ; mais nous som­mes sûrs qu’il fut tout au moins hom­me de bien, puisqu’il figu­re dans le calen­drier.

– Ce n’est pas une preu­ve, mur­mu­ra le moi­ne Théo­bald.

– Enfin, reprit le Père éco­no­me, j’estime que, pour nous, le plus grand, c’est celui qui peut le mieux nous ser­vir. D’ailleurs, tout tem­ple est d’abord à Dieu, cela va de soi ; et, au sur­plus, quand vous aurez fait la part au patron de notre digne suze­rain, rien ne vous empê­che­ra d’orner votre égli­se des ima­ges de la très sain­te Vier­ge et de tous les saints que vous vou­drez.

* * *

Après une dis­cus­sion assez vive, on se ran­gea à l’avis du Père éco­no­me. Il fut déci­dé que le grand por­tail serait sur­mon­té de la sta­tue de saint Gen­goul. Un peu au-​dessus on pla­ce­rait la Vier­ge Marie, et, sur la poin­te du pignon, Jésus cru­ci­fié.

Sculpture de la Vierge en Majesté - Tympan de ND de Paris

Frè­re Nor­bert fut char­gé de sculp­ter les trois figu­res.

Histoires d'un miracle - Sculptures de l'égliseIl tailla sans beau­coup de zèle la figu­re de saint Gen­goul. Ne sachant plus au jus­te quel­le pro­fes­sion ce saint avait exer­cée de son vivant, frè­re Nor­bert en fit un che­va­lier afin de plai­re au sei­gneur duc. Il le cam­pa droit et rai­de dans une armu­re de fer, et joi­gnant avec exac­ti­tu­de, sur sa poi­tri­ne, les doigts énor­mes de ses mains gan­te­lées, ce fut vite fait.

Puis il sculp­ta, dans un bloc de gra­nit, un Jésus en croix, haut de qua­tre toi­ses. Long, déchar­né, les côtes saillan­tes, les genoux pareils à des têtes de mort, la ten­sion des bras lui cau­sant le grands trous aux ais­sel­les, des filets de sang s’entrecroisant tout le long de son corps, se rejoi­gnant sur ses pieds gon­flés et lui cou­lant entre les orteils, le chef pen­ché et bal­lot­tant, vrai­ment ce Christ sem­blait avoir ramas­sé sur lui la gran­de misè­re humai­ne, le déses­poir des meurt-​de-​faim, la détres­se des aban­don­nés, les tor­tu­res des mala­des, des pos­sé­dés, des lépreux, de ceux qu’on tue ou qu’on sup­pli­cie, de tous ceux enfin qui sont éprou­vés dans leur chair. Et, en même temps, son visa­ge ensei­gnait la rési­gna­tion, expri­mant la cer­ti­tu­de de la déli­vran­ce et du repos ; et tan­dis que le corps san­glant disait : Souf­fran­ce, le chef, bien que cou­ron­né d’épines, disait clai­re­ment : Espoir.

Mais, quoi­que frè­re Nor­bert appor­tât à cet­te œuvre tous ses soins et tou­te sa pié­té, il son­geait sans ces­se à la Vier­ge Marie, dont il devait ensui­te cise­ler l’image ; et il lui réser­vait, sans le dire, tout l’effort de son art et de son amour.

– Et, main­te­nant, mon fils, lui dit le Prieur, que Dieu condui­se votre main afin que vous nous don­niez une ima­ge res­sem­blan­te de la Vier­ge Marie tenant l’enfant Jésus dans ses bras.

– Mais, dit frè­re Nor­bert, ne faut-​il pas la repré­sen­ter de la façon qui doit lui être le plus agréa­ble.

– Eh bien ! fit le prieur, son plus beau titre n’est-il pas celui de Mère de Dieu ?

– Oui, répon­dit frè­re Nor­bert, mais, à mon sens, je l’honorerai mieux en la repré­sen­tant, non dans sa gloi­re, mais plu­tôt dans l’attitude des ver­tus qui la lui ont méri­tée… Si elle se mon­tre à nous por­tant un Dieu, même enfant, com­ment ferons-​nous nos priè­res pour aller à elle et ne point s’arrêter à lui ? Puis quel­le expres­sion pourrais-​je bien don­ner à son visa­ge ? Il m’est dif­fi­ci­le de l’imaginer. Peut-​elle éprou­ver pour un Dieu les vrais sen­ti­ments d’une mère : l’attendrissement sur la fra­gi­li­té d’un si petit être, la joie pro­fon­de de l’avoir tout à soi et de le pro­té­ger ? Ou bien, si elle aime son fils com­me une véri­ta­ble mère, avec une ten­dres­se de chair et de sang, il me sem­ble qu’alors elle n’aimera plus autant les hom­mes. Or, je sens qu’elle nous aime. Plus pro­che de nous que le Dieu suprê­me, elle nous com­prend mieux. Il y a des péchés que Dieu tout seul ne par­don­ne­rait pas, qu’il n’aurait peut-​être pas le droit de par­don­ner. Mais la Vier­ge est là ; elle l’oblige à absou­dre, elle lui fait vio­len­ce, elle lui dit : « Par­don­nez ! Je prends cela sur moi. Si vous saviez com­bien ces pau­vres hom­mes sont mal­heu­reux, com­me la matiè­re les oppri­me, et com­me ils font peu ce qu’ils veu­lent ! Ils seraient tous saints, s’ils avaient les mêmes grâ­ces spé­cia­les que j’ai reçues. » Elle a l’immense com­pas­sion et la misé­ri­cor­de infi­nie. C’est son essen­ce même, et c’est sa vraie gloi­re. Or, je vous le deman­de, est-​ce de Dieu qu’elle peut avoir pitié ? Je veux la repré­sen­ter les deux mains ouver­tes aux hom­mes. Elle ne pour­rait pas les ten­dre si elle avait un enfant sur les bras !

Récit pour les jeunes - La Vierge Immaculée

– Mon fils, ces dis­cours sont bizar­res et sen­tent l’hérésie. Je vous com­man­de de fai­re la sta­tue de la Vier­ge Marie tel­le que je l’ai dit.

* * *

Frè­re Nor­bert n’obéit point.

Tout le temps qu’il tra­vailla à la sta­tue, il ne vou­lut pas la lais­ser voir, sous pré­tex­te que les réflexions de ses frè­res le trou­ble­raient et embrouille­raient ses idées. Et, seul avec son rêve, il tailla la Vier­ge Marie tel qu’il l’imaginait.

Merveilles et miracules de l'Immaculée - Sculptures du Christ en CroixLon­gue et dra­pée de grands plis, la tête incli­née vers les hom­mes, l’Immaculée leur ten­dait ses deux mains ouver­tes d’où cou­lent les par­dons. À vrai dire, c’était à pei­ne un corps ; mais le visa­ge était si beau, les yeux regar­daient avec tant de ten­dres­se, la bou­che sou­riait avec une dou­ceur si tris­te, le ges­te des mains fai­sait si bien grâ­ce au mon­de entier, que la seule vue de cet­te ima­ge don­nait envie de prier, de pleu­rer et d’être un saint.

Lors­que les moi­nes la virent, ils se récriè­rent d’admiration ; et le Prieur lui-​même la décla­ra mer­veilleu­se­ment bel­le. Mais, à cau­se le sa déso­béis­san­ce, il condam­na frè­re Nor­bert à jeû­ner pen­dant un mois au pain et à l’eau.

Donc, la croix sain­te, la sta­tue de la Vier­ge et cel­le de saint Gen­goul furent pla­cées où il avait été conve­nu.

L’église était pres­que ache­vée. Deux hau­tes tours flan­quaient le por­tail, pareils à des fais­ceaux de colon­net­tes et de clo­che­tons. Frè­re Nor­bert, ani­mé d’un zèle fer­vent pour la mai­son de Dieu, pas­sait ses jour­nées sur les toits, au milieu de l’aérienne forêt de pier­re, le long des gale­ries déli­ca­te­ment ajou­rées, par­mi les mons­tres des gar­gouilles, sous les arceaux des contre­forts.

Même un soir, il ne redes­cen­dit point. Il vou­lait rêver là, tou­te la nuit, à son aise, et sur­pren­dre les feux fan­tas­ques de la lune au tra­vers de cet­te archi­tec­tu­re.

Il était au som­met de l’une des tours, sur une plate-​forme dont la balus­tra­de n’était pas enco­re posée. Il cher­cha s’il pour­rait voir, de si haut, la sta­tue de la chè­re Vier­ge. Il se pen­cha, et, bien au-​dessous de lui, crut dis­tin­guer les deux mains ten­dues hors de la niche.

Il se pen­cha un peu plus ; son pied glis­sa, il tom­ba avec un grand cri.

Dans sa chu­te, il ren­con­tra un écha­fau­da­ge, rebon­dit sur le plan­cher, et fut ren­voyé vers le pignon poin­tu de la faça­de, où s’élevait la croix de pier­re.

De ses deux mains il s’agrippa aux bras du cru­ci­fié ; et son corps pen­dit dans le vide le long de la gran­de croix.

Elle était trop lar­ge pour qu’il pût la ser­rer entre ses genoux, qu’embarrassaient d’ailleurs les plis de sa robe blan­che.

Marie misericordieuse accueille le scuplteur dans ses brasLà, face à face avec le Christ, les che­veux héris­sés d’épouvante, il le sup­pliait, hum­ble­ment et furieu­se­ment, de le sau­ver. Puis, il se mit à crier de tou­tes ses for­ces : mais les bons moi­nes, étant en paix avec Dieu, dor­maient d’un som­meil si pro­fond, que per­son­ne ne l’entendit. Des oiseaux de nuit, effa­rou­chés, tour­noyaient au-​dessus de sa tête. Ses pieds grat­taient la pier­re, cher­chant en vain un point d’appui. Ses doigts s’écrasaient sur les bras de gra­nit. Ses ongles sai­gnaient ; il sen­tait un poids énor­me l’attirer en bas. À un moment, il lui sem­bla que le visa­ge du Christ, éclai­ré par la lune, se recu­lait en gri­ma­çant d’un air de refus et d’ironie méchan­te. Ses doigts glis­sè­rent, lâchè­rent pri­se…

– Ah ! Jésus, tu te ven­ges ! Au secours, Vier­ge Marie !

* * *

Et, de nou­veau, il tom­ba…

Il tom­ba, sans se fai­re aucun mal, sur les deux pau­mes de mar­bre de la Vier­ge. Les mains misé­ri­cor­dieu­ses se rele­vè­rent un peu pour le rete­nir.

Il s’y endor­mit com­me un enfant dans son ber­ceau…

* * *

À l’aurore, les moi­nes l’aperçurent. On dres­sa de lon­gues échel­les. Quand on arri­va près de lui pour le déli­vrer, il dor­mait enco­re.

– Pour­quoi me réveillez-​vous ? dit-​il.

Il ne conta à per­son­ne le rêve qu’il avait fait dans les bras de la Vier­ge, ni ce qu’elle lui avait dit.

Mais, à par­tir de cet­te nuit-​là, il mon­tra une dévo­tion très exac­te pour le Christ Rédemp­teur, et vécut dans la plus hau­te sain­te­té.

Jules Lemaî­tre.

L'Immaculée-Conception, par Le Guide (Guido Reni) (1627)
L’Immaculée-Conception, par Le Gui­de (Gui­do Reni) (1627)

Notes :

  1. Imi­ta­tion de Jésus-​Christ, I, 21.
  2. Imi­ta­tion de Jésus-​Christ, III, 58.

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