Charles de Foucauld, sa conversion

Auteur : Carrouges, Michel | Ouvrage : Charles de Foucauld .

Une zaouïa ? C’est le siège d’une confré­rie reli­gieuse com­po­sée de pères de famille. Les chefs de la zaouïa n’ont pas le pou­voir d’empêcher le ban­di­tisme dans la région, mais ils ont un tel pres­tige sur leurs com­pa­triotes musul­mans, qu’ils peuvent sau­ver tous les voya­geurs qui arrivent à se pla­cer sous leur pro­tec­tion immédiate.

Récit de la traversée du Maroc par Saint Charles de Foucauld

Or, grâce à son ami juif de Fez, Fou­cauld est por­teur d’une lettre de recom­man­da­tion pour Sidi ben Daoud, le patriarche de la zaouïa. Il confie la lettre à un mes­sa­ger musul­man qui part sans argent et avec le mini­mum de vête­ments (pour ne pas ten­ter la cupi­di­té des pillards) en direc­tion de Boujad.

Le len­de­main matin, le mes­sa­ger revient, il conduit un char­mant jeune homme qui che­vauche une mule et tient un para­sol. C’est un petit-​fils de Sidi ben Daoud qui vient cher­cher Fou­cauld et Mar­do­chée. Ce jeune homme n’a qu’un seul esclave pour toute escorte, mais le para­sol qu’il tient à la main vaut tous les fusils du monde, il signi­fie la pro­tec­tion de la zaouïa et per­sonne n’osera faire le moindre mal à la petite caravane.

A Bou­jad, Fou­cauld pas­sa dix jour­nées mer­veilleuses car il fut trai­té avec les plus grands égards. Mais il ne tar­da pas à com­prendre que ses hôtes avaient per­cé à jour le secret de son dégui­se­ment et recon­nu en lui un chré­tien de France. Après quelques jours de vive inquié­tude, tout se ter­mi­na par une franche expli­ca­tion entre l’explorateur et Sidi Edris, un des fils du patriarche. Fou­cauld com­prit alors que c’était pré­ci­sé­ment comme chré­tien de France et non comme pré­ten­du rab­bin qu’on l’avait reçu avec tant de pré­ve­nances. Aus­si lorsqu’il repar­tit, Sidi Edris l’accompagna per­son­nel­le­ment pen­dant six jours de route pour le pro­té­ger dans le reste du Tad­la et pro­lon­ger le plai­sir d’être en sa com­pa­gnie, ce dont Fou­cauld n’était pas moins ravi.

Quelque temps plus tard, à Tisint, dans le Sud maro­cain, Fou­cauld se lie encore d’intime ami­tié avec un autre musul­man, Had­ji Bou Rhim, qui devi­na lui aus­si sa qua­li­té de Fran­çais. Bou Rhim se char­gea lui-​même de conduire l’explorateur un peu plus loin, jusqu’à Mri­mi­ma, afin de le recom­man­der à une nou­velle zaouïa.

Charles de Foucauld craint les attaques des pillards au MarocSitôt Bou Rhim repar­ti, la situa­tion com­men­ça à mal tour­ner. Moins dés­in­té­res­sés que ceux de Bou­jad, les chefs de la zaouïa de Mri­mi­ma acca­blèrent Fou­cauld de demandes d’argent. Pis encore, le bruit se répan­dit aux envi­rons que le petit rab­bin était por­teur d’un tré­sor. Une forte bande de pillards fut aler­tée et vint cer­ner la zaouïa en récla­mant qu’on lui livre le voya­geur. Res­pec­tueux des lois de l’hospitalité antique, les chefs de la zaouïa refusent de tra­hir leur hôte, mais ils le font mol­le­ment et sans grande auto­ri­té, de telle sorte que Fou­cauld peut craindre à tout ins­tant un coup de force des pillards péné­trant dans la zaouïa pour s’emparer de lui. Il est d’autant plus inquiet qu’en fait de tré­sor il lui reste peu d’argent, et qu’il a toutes chances d’être assas­si­né si les pillards le cap­turent, car ils seront furieux de ne pas trou­ver le tré­sor escompté.

Un seul espoir : faire appel à Bou Rhim. Fou­cauld lui envoie en hâte un mes­sa­ger, puis le soir vient et la nuit s’écoule pleine d’angoisse. Bou Rhim viendra-​t-​il à temps et en force ? Ou bien va-​t-​on voir tout d’un coup la bande des pillards for­cer les portes de la zaouïa ? Le len­de­main matin, grand bruit au-​dehors, c’est une troupe de cava­liers armés qui arrivent au grand galop. Bou Rhim est en tête. Dès l’arrivée du mes­sa­ger de Fou­cauld, il avait réuni tous ses parents et voi­sins pour cou­rir au secours de son ami. Les pillards s’enfuirent aus­si­tôt. L’explorateur était hors de danger.

On n’en fini­rait pas de racon­ter les aven­tures maro­caines de Fou­cauld et com­ment sa vie fut encore sau­vée grâce à un garde du corps, Bel Kacem, qui refu­sa de le tra­hir. Pen­dant tout ce temps, l’explorateur conti­nuait à accu­mu­ler les notes et les cro­quis sur le minus­cule car­net qu’il tenait dans le creux de sa main.

Vie de Charles de Foucauld pour les scouts : attaque au Maroc

Après un an de voyage au Maroc, il rega­gna l’Algérie puis la France, et pré­sen­ta son rap­port à la Socié­té de Géographie.

La savante assem­blée féli­ci­ta cha­leu­reu­se­ment le jeune explo­ra­teur. Avant lui la par­tie connue du Maroc ne s’étendait que sur 689 kilo­mètres. D’un seul coup, Fou­cauld ajou­tait 2.250 kilo­mètres dans les régions inex­plo­rées. Avant lui on ne connais­sait l’altitude que de quelques dizaines de points au Maroc. D’un seul coup, Fou­cauld appor­tait les alti­tudes de 3.000 points.

A vingt-​six ans et au risque de sa vie, Charles de Fou­cauld avait bou­le­ver­sé toutes les connais­sances géo­gra­phiques sur le Maroc. On ne s’étonnera pas que la Socié­té de Géo­gra­phie lui ait pré­dit un grand ave­nir d’explorateur.

Mais l’avenir n’appartient qu’à Dieu.

Un matin à Saint-​Augustin

Un matin, devant l’église Saint-​Augustin à Paris, les pavés se couvrent de feuilles d’automne. C’est un des der­niers jours d’octobre en 1886. Venant de la rue Miro­mes­nil un homme s’engage sur la place. C’est Charles de Fou­cauld, mais qui le recon­naî­trait ? Il n’a plus rien de ce visage gras et mou qu’on lui connais­sait autre­fois. Il a mai­gri et son regard plus ferme est à la fois plus calme et plus volontaire.

Et si quelque ancien fêtard de ses amis avait un doute en pen­sant le recon­naître, il ne tar­de­rait pas à haus­ser les épaules en voyant la direc­tion prise par le pas­sant, car Fou­cauld se dirige tout droit vers l’église Saint-​Augustin. Ce n’était pas ce genre de lieux qu’il fré­quen­tait naguère.

Foucauld au confessional avec l'abbé HuvelinMais quel long che­min il a dû faire avant de mon­ter ces marches après avoir vécu douze ans dans l’impiété. C’est là-​bas, au Maroc, dans les mon­tagnes de l’Atlas, qu’il a décou­vert le début de la route qui le conduit à Saint-​Augustin. En voyant la foi des musul­mans, il a rou­gi d’être sans foi. En voyant chaque jour les musul­mans se pros­ter­ner à l’heure de la prière pour ado­rer Dieu, il a eu honte de ne pas prier. Il sen­tait un grand vide dans son cœur, et quand il est ren­tré en France, ce vide n’a fait que gran­dir. Mais com­ment faire pour retrou­ver la foi ? Il s’était mis à lire des livres sur la reli­gion. Sou­vent il en par­lait avec sa cou­sine et mar­raine, madame de Bon­dy, et il allait à Saint-​Augustin prier tout seul pour deman­der à Dieu de lui rendre la foi.Mais il n’en finis­sait  pas d’hésiter et il n’arrivait pas à faire le geste décisif.

Ce matin-​là il vou­lait ten­ter une nou­velle démarche, ren­con­trer l’abbé Huve­lin, vicaire de la paroisse, pour lui deman­der de nou­veaux ren­sei­gne­ments sur la reli­gion. L’abbé était à son confes­sion­nal et Charles de Fou­cauld l’aborda pour lui pré­sen­ter sa demande. Mais comme s’il devi­nait ce qui se pas­sait au fond de l’âme de Fou­cauld, le prêtre sen­tit que le grand pas devait être fait à l’instant même, sans rien attendre, et il lui dit seule­ment : « Confessez-​vous et vous croi­rez. » Fou­cauld vou­lut faire des objec­tions, mais l’abbé répé­ta la même demande et Fou­cauld accep­ta. Il se mit à genoux et confes­sa tout son pas­sé. Déjà il croyait, le souffle de Dieu dis­per­sait ses der­nières objec­tions comme des feuilles mortes. Alors le prêtre lui don­na l’absolution et l’envoya aus­si­tôt com­mu­nier, car Fou­cauld était à jeun.

Ce matin d’octobre 1886 était la jour­née déci­sive du des­tin de Charles de Fou­cauld. Une immense aven­ture plus extra­or­di­naire encore que celle du Maroc, allait commencer.

Comme au Far West

Main­te­nant que Fou­cauld est conver­ti, que va-​t-​il faire ? Vivre en hon­nête homme, se marier, reprendre sa vie d’explorateur pour deve­nir encore plus célèbre ? Rien de tout cela.

Il court vers la pau­vre­té avec autant d’ardeur qu’il a cou­ru vers les plai­sirs puis vers la gloire. Au moment même où il s’est conver­ti, il a déci­dé de don­ner toute sa vie à Dieu et de deve­nir religieux.

Un jour, l’abbé Huve­lin a dit devant lui : « Notre-​Seigneur a tel­le­ment pris la der­nière place que per­sonne n’a pu la lui ravir. » Cette parole a bou­le­ver­sé Charles de Fou­cauld. Il n’a plus qu’une seule ambi­tion : rejoindre le Christ à cette der­nière place.

Pour la trou­ver, il réflé­chit long­temps, il fait des retraites, puis un pèle­ri­nage en Terre Sainte. Il écoute les conseils de l’abbé Huve­lin et fina­le­ment il se dit qu’un seul ordre reli­gieux répon­dra exac­te­ment à ce qu’il désire : l’ordre des trap­pistes, parce qu’il y vivra une vie d’adoration, de prière et de tra­vail manuel au fond d’un cloître.

Charles de Foucauld devient frère Alberic à la Trappe

C’est ain­si qu’en 1890, à trente-​deux ans, l’ancien explo­ra­teur devient un petit novice à la Trappe de Notre-​Dame des Neiges en Ardèche. On lui donne le nom de Frère Albéric.

Six mois plus tard, sur sa demande, ses supé­rieurs l’envoient à la Trappe de Notre-​Dame du Sacré-​Cœur, en Syrie, chez les Turcs.

S’il a dési­ré ce chan­ge­ment c’est parce que cette nou­velle Trappe passe pour être la plus pauvre qui soit.

Quand il y arrive, il peut être satisfait.

Notre-​Dame du Sacré-​Cœur est située dans les mon­tagnes de Syrie au milieu d’un magni­fique pay­sage de chênes et de pins para­sols. Aidés par quelques ouvriers agri­coles, les moines ont dû faire tout le tra­vail de défri­che­ment, avec la hache, la pioche et la pelle.

Le monas­tère lui-​même ne res­semble en rien à ces grandes et magni­fiques construc­tions bâties en pierre de taille, chez nous au Moyen Age. Les trap­pistes de Notre-​Dame du Sacré-​Cœur n’ont ni le temps ni l’argent néces­saire pour bâtir de pareils monu­ments. Leur monas­tère est pareil aux grandes fermes construites par les pre­miers squat­ters dans le Far West. Ce sont des mai­son­nettes en planches ou en terre bat­tue, cou­vertes de chaume. Le dor­toir des moines est pla­cé dans un vaste gre­nier au-​dessus d’une étable. C’est à peu près aus­si pauvre que la crèche de Beth­léem où naquit Jésus.

Frère Albé­ric est ravi.

Tout son pas­sé de gour­man­dise, de paresse et même de gloire est bien loin der­rière lui. Il n’est plus qu’un trap­piste par­mi les autres.

Et pour­tant après deux ou trois ans de par­fait bon­heur dans cette Trappe, Frère Albé­ric s’inquiète. Il est ennuyé d’être char­gé de com­man­der à des ter­ras­siers pour la construc­tion d’une route aux abords du monas­tère, il est ennuyé d’apprendre que le pape recom­mande aux trap­pistes de mettre quand même un peu de beurre dans leurs légumes, ennuyé de faire des études de théo­lo­gie pour deve­nir prêtre, car il pense que tout cela l’éloigne de cette der­nière place qu’il ambi­tionne avec autant d’ardeur que d’autres veulent la pre­mière place.

Un jour il entre dans la misé­rable masure d’un ouvrier agri­cole du pays et il est bou­le­ver­sé en voyant que cette masure est encore plus pauvre que la grande ferme des trappistes.

Charles de Foucauld face à la pauvreté en Syrie - Trappe

Dès lors, il est cer­tain qu’il doit chan­ger de route et quit­ter la Trappe pour reprendre son che­min vers la der­nière place.

Mais il attend ; il a pro­mis obéis­sance à ses supé­rieurs de la Trappe et il ne peut par­tir sans leur per­mis­sion. Ses supé­rieurs ne l’empêcheront pas de par­tir, mais avant de lui don­ner la clé des champs, ils pensent pré­fé­rable de le mettre à l’épreuve.

Pen­dant qu’il attend, il réflé­chit lon­gue­ment à ses pro­jets futurs. Son but est de fon­der de toutes petites équipes de reli­gieux où il n’y aura pas de dif­fé­rence entre les Pères et les Frères. Ils ne seront ni pro­prié­taires ni patrons. Ils par­ti­ci­pe­ront tous ensemble aux mêmes prières et aux mêmes tra­vaux manuels. Ils habi­te­ront dans des vil­lages ou des fau­bourgs, c’est-à-dire au milieu du peuple.

Voi­là son rêve. Pourra-​t-​il jamais le réaliser ?

 (A suivre)


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