« Jamais… ! »

Histoire d'une dispute entre deux amis ; le pardon et le sacrement de communionRei­ne et Colet­te sont en brouille.

C’est arri­vé pour une bêti­se : Rei­ne vou­lait un livre ; Colet­te le dési­rait aus­si ; elles se sont cha­maillées. Rei­ne a trai­té Colet­te de tri­cheu­se ; Colet­te a giflé Rei­ne ; puis elles se sont tour­né le dos en pro­cla­mant très haut que « jamais elles ne se recau­se­raient ».

Jacqueline-​la-​douce a bien essayer d’arranger l’affaire. Mais elle s’est heur­tée à de som­bres visa­ges fer­més, aux regards fuyants et aux lèvres pin­cées.

– Elle m’a appe­lée « tri­cheu­se » ! explo­sa Rei­ne aux yeux ful­gu­rants.

– Elle m’a giflée ! gro­gna Colet­te, ren­fro­gnée.

– Met­tons que vous êtes quit­te, et fai­tes la paix !

Hélas ! Colet­te ne répon­dit rien et Rei­ne décla­ra :

– Jamais !

Puis elle sor­tit en cla­quant la por­te.

***

Cela dure depuis des semai­nes.

Au fond, elles sont très ennuyées, l’une et l’autre ; avant cet­te his­toi­re, elles étaient les meilleu­res amies du mon­de ; voi­si­nes, tou­jours ensem­ble. Main­te­nant, elles vont à l’école à la queue leu leu ; le soir, Rei­ne s’en va tou­te seule fai­re les com­mis­sions, et Colet­te s’en va tou­te seule cher­cher l’herbe pour les lapins…

Ce n’est pas gai !…

Non !

Mais Colet­te a dit qu’elle « ne recau­se­rait jamais » à Rei­ne.

Et Rei­ne a affir­mé qu’elle « ne recau­se­rait jamais » à Colet­te.

Elles ne veu­lent pas se dédi­re…

Cet­te brouille odieu­se va-​t-​elle empoi­son­ner long­temps leur vie ? Je n’en sais rien. Hier, Jose­ph, le vieux mule­tier, me disait que l’on ferait plus faci­le­ment céder sa mule « Non-​non » que ces deux filles têtues… Faut-​il l’en croi­re ?

***

En ce matin de Pâques, les clo­ches carillon­nent dans le ciel, et les chré­tiens en fête se diri­gent vers l’église, y com­pris Colet­te et Rei­ne, loin l’une de l’autre, avec des mines ren­fro­gnées et des airs dédai­gneux.

Eh ! oui : à la mes­se aus­si elles vont à la queue leu leu. A l’église, elles se pla­cent osten­si­ble­ment aux deux extré­mi­tés du banc. C’est drô­le des fillet­tes brouillées qui sont ensem­ble dans une égli­se…

Ou plu­tôt, ce n’est pas drô­le du tout : c’est tris­te !

C’est enco­re plus tris­te quand elles s’avancent pour com­mu­nier avec cet­te brouille-​là sur le cœur. Mais si tris­te et extra­or­di­nai­re que cela soit : cela est : mains join­tes et les yeux bais­sés, elles vont à la Sain­te Tables ; Rei­ne bous­cu­le ses voi­si­nes pour ne pas s’y trou­ver à côté de Colet­te…

Images de première communion - Deux enfants communientSeule­ment, Rei­ne est mal à son aise, à genoux au coin droit de la Table, elle ne peut s’empêcher de cou­ler un œil fur­tif vers Colet­te, à genoux au coin gau­che… ; or, jus­te à ce moment-​là, Colet­te, qui n’est pas plus à son aise glis­se un regard vers Rei­ne…

Deux regards, deux éclairs char­gés de hai­ne, cela va-​t-​il fai­re un coup de ton­ner­re ?…

De coup de ton­ner­re ? Point.

Car la hai­ne, sou­dain, s’est étein­te au cœur de Rei­ne et dans celui de Colet­te. Dans les regards qui se croi­sent il n’y a plus que du soleil et de l’amitié : peut-​on gar­der de la hai­ne en son cœur lorsqu’on y veut accueillir le Sei­gneur ?…

***

– Alors ? Cet­te brouille ? deman­de Jac­que­li­ne, mali­cieu­se, en voyant Rei­ne et Colet­te sor­tir de l’église bras des­sus, bras des­sous.

Colet­te rit, et Rei­ne pla­que un joyeux bai­ser sur les joues ron­des de son amie retrou­vée :

– Com­ment veux-​tu que ça dure enco­re, puis­que Jésus nous a réunies ?

Rose Dar­den­nes

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